A propos de mon héritage Israélo-sioniste, pionnier, avant-gardiste, ringardiste, je m’en-foutiste…

Myriam Edery

MYRIAM EDERY

Parole de « Doyenne Roots Israel » 

Quand je lis mes collègues fondateurs, chroniqueurs, tchateuses, twitterers, facebookeuses, j’ai l’impression d’avoir l’âge de Golda Meir, les « naalé Golda » en moins.
(Pour comprendre le concept « naalé Golda », scrolle jusqu’au bas de la page et lis l’annotation.)

Bon, j’ai mes Crocs, tu me diras. C’est mon héritage Israélo-Sioniste, pionnier, avant-gardiste, ringardiste, je m’en-foutiste.
Elles ne me quittent jamais. Me rappellent les trottoirs de Tel Aviv depuis ma banlieue Parisienne proprette.
Elles offusquent les mamies, les bobos et les bourgeois tout court qui me croisent à la supérette du coin et ça m’amuse.
La Terre entière ne peut pas marcher dans des Louboutins, des Todds, des Weston, des Churchs, des Converse ou des Nike et aujourd’hui des babouches.

Mes Crocs me ramènent à ce pays où la vie ressemble à une paire de Crocs :

Inusable.

Drôle.

Improbable.

Confortable à toute heure du jour et de la nuit.

Schloumperit*

Kibboutznikit*

Leste.

Humaine.

Je- m’en-foutiste.

Moi-de-mêmiste.

 
Moi ce n’est pas en 2013 que je suis arrivée en Israël mais au siècle passé. Au millénaire révolu. C’était au début des années 1980.
Le « 13 » était encore loin car nous étions encore dans les années « La boum » en France.
C’était l’âge de Sophie Marceau, bien avant qu’elle ne soit prise en charge par ses coach, qu’Adjani n’ait eu recours aux liftings et qu’elle était encore là, que Depardiou était une star en Israël et que tous les Israéliens qui t’abordaient sur la plage, comprenant que tu étais « Françaouite » te chantaient « Voulez- vous coucher avec moi ?» entre un bain de mer au Hof Metzitzim ou au Hof Hilton et une séance de bronzette sur le sable. (Oui, Gordon et Frishman n’étaient encore à l’époque que des écrivains, poètes et idéologues Yékés* (donc chiants) Israéliens et non des « plages ».

 « Roots Israel » n’existait pas à cette époque. Les autres non plus. Les très francophones comme les moins francophones. Les très sépharades et les super ashkés, les religieux, les laïcs*, les médias plutôt à droite, ceux vraiment à gauche, les « pages » des réseaux sociaux, les comptes twitters, les clips Youtube et encore moins les montages sur I-movie.

 Les images restaient dans ta tête. La vie était vécue puis les images étaient captées et sauvegardées dans ta mémoire. Ni vive, ni ram. Juste ta mémoire.

Au mieux sur une pellicule noir et blanc de ton appareil photos argentique que tu amenais chez Schlomoh sur Dizengoff pour la faire développer et revenir 8 à 10 jours après t’extasier devant les tirages remis dans une enveloppe que tu tenais précieusement dans tes mains jusqu’à ton appartement à 4 stations de la ligne du bus N° 5 et à 300 mètres à pieds de la plage (non pas Gordon, juste « la plage ») non climatisé et Djoukéisé* à souhait mais que tu aimais.

Tu ne pouvais pas encore partager tes souvenirs, ton vécu, ton tyoul *, ta soirée, ton coucher de soleil en Galilée, ton mec, tes copines, ton Dja’hnoun* sur Facebook avec tes copains restés à Paris.

La seule chose que tu pouvais faire pour leur faire comprendre à quel point ta vie était merveilleuse ici, en Israël au début des années 1980, c’était d’acheter une brouette d’assimonim* chez Avramka sur Ben Yehuda à Tel Aviv et de les appeler de la cabine téléphonique sur Ruppin, à côté de ton studio ou encore près du Hadar Okhel (la salle à manger) du Kibboutz où tu habitais et où tu te tenais pieds nus, de longues heures, entre un approvisionnement en jetons (assimonim) ou un appel PCV quand la mère de ton amoureux voulait bien comprendre ta détresse et celle de son fils chéri Mchik’para et acceptait le SOS du Proche Orient dans le vestibule de son appartement du 13ème arrondissement à Paris entre 1h00 et 3h00 du matin.

Les lettres aussi. Celles que tu griffonnais pendant tes cours au Makhon, en formation, à l’Université, dans ton lit, dans ta chambre (non climatisée).

 Celles où tu racontais à quel point il fait beau et bon vivre ici.

A quel point le désert est fabuleux, le sable est chaud et soyeux, l’herbe fraîche et humide, les étoiles scintillantes, la musique envoutante, les soirées Salsa de Gordon tellement chaudes, la Marina d’Eilat Caraïbéenne, la bouffe gouteuse, (oui oui oublie le Nutella, je te jure c’est de la merde à côté), les potes tellement authentiques, l’hébreu si facile et si riche pour dire tout ce que tu cherches à expliquer depuis si longtemps sans jamais trouver les mots, les vrais. A quel point les mecs ici puent le mâle et les filles sont fragiles et fortes à la fois.

Tu le sais depuis toujours puisque Israël tu le connais depuis que tu as 6 mois. C’était back in 68’. Puis ensuite, tous les ans. Tu avais 2 ans, puis 3, puis 6, puis 10.

Et Israël avait l’âge de ta mère. 26 ans. 32 ans. 43 ans…C’est fou un pays de l’âge de ta mère.

Encore plus ouf que le village des Shtroumphs ! Tu as quitté la France de leurs ancêtres les Gaulois pour te retrouver au pays des Shtroumph !

Nathanya c’était des dunes de sables, Tel Aviv, des filles habillées en Vichy, Jérusalem, la ville des gens sérieux et des intellos, Haïfa les ouvriers du Port, le Kibboutz les pionniers, Beer Sheva et tout ce qui était en-dessous, le Sahara carrément….

 


 

Tu as connu le vieil aéroport Ben Gourion.

Celui où ta famille, ses amis et leurs voisins venaient te chercher quand tu revenais de tes visites à Paris, jouant des coudes et s’agglutinant sur les grandes baies vitrées extérieures donnant sur la salle où toi et des centaines de Juifs attendaient entre 30 minutes et 3 heures leurs valises arrivant sur ces tapis roulants suivant leur atterrissage au pays où coulent le lait et le miel.

Tu écoutais Matti Caspi, Gidi Gov, Kavereth, Schlomo Artzi, Machina, Shalom Hanokh, Yael Levy ou encore Tea Packs (Kobi Oz), allais voir Arik Einstein, live, à Tel Aviv haktana. Akhi Noam Nini (celle qui est devenue Noa à Paris) à Césarée. Jouais au billard dans les clubs sur Allenby, faisais des Koumzit* avec tes potes au Kibboutz en découvrant Iggy Pop, Bowie, Brian Eno, les Smiths, Brian Ferry. Tu aimais sur Pink Floy (avant d’apprendre trente ans plus tard qu’ils te détestaient) te mouvais sur Cashmere de Led Zed, te secouais sur Walk this Way d’Aerosmith, dansais sur Sexy Mother Fucker de Prince et Superstition de Steevie Wonder dans tous les clubs de Tel Aviv et les « discos » du Kibboutz jusqu’à pas d’heure.

Tu ne savais pas ce que c’était que « les équivalences de diplômes. Aucun délégué d’aucun organisme officiel ne t’a accueillie à l’aéroport quand tu as officiellement « fait l’Alya » et encore moins attendue à Tel Aviv quand tu t’y es installée.

Tu faisais comme tout le monde « là-bas ».

Tu te battais. Tu avais ce que tu méritais. Tu prenais ce qu’on te donnait. Tu recevais ce que tu gagnais. Tu te contentais de ce que tu obtenais. 

Tes potes Israéliens faisaient des milouïm* pendant que tes potes Français faisaient les soldes.

Tu faisais du stop quand ils attendaient leur métro.

Tu te couchais quand ils se levaient.

Tu mangeais quand ils se couchaient et buvais quand ils goûtaient.

Et petit à petit, Israël est rentré dans ton corps. S’est répandu dans tes veines. A pénétré ton âme.


 

 Naalé Golda » : Les chaussures on ne peut plus basiques, confortables, prêtes à toute épreuve que porta la première ministre Golda Meir tout au long de sa vie. Elles étaient devenues un concept à elles toutes seules, représentant le socialisme des années 1960 à l’Israélienne dans toute sa splendeur.

 

* Schloumperit* : Du mot « Schloumper » en Yiddish qui veut dire : clochard, négligé, va nu pieds (au féminin ici).

 

*Kibboutzinikit : celle qui habite ou vit dans un Kibboutz.

 

*Yéké : Mot Yiddish se référant aux Juifs Polonais ou allemands supposés « carrés » ou « pédants ». Péjoratif pour le coup et généralement attribué à une belle-mère ashké envahissante ou un patron/associé/banquier/client psycho-rigide.

 

*Laïc : Mot français ressorti du Larousse ou Petit Robert en 2016 pour rappeler (en feintant) à la France à coup de posts, articles, interviews, livres, encyclopédies, manuels, tweets endiablés qu’une partie des Français ne veut en aucun cas s’Islamiser et qu’il faut donc lutter avec hargne, courage et détermination contre « toutes les religions » pour s’en débarrasser d’une et une seule en fait.

 

*Djoukkéisé : Du mot « Djouk » qui en hébreu/Yiddish veut dire : Cafard. Ici donc : « Cafardisé ».

 

*Tyoul : Voyage, circuit, tour.

 

*Dja’hnoun : Plat typique Yéménite. Consiste en une galette de pâte feuilletée cuite dans une poêle, tomates concassées, œuf dur et sauce piquante (« s’hroug »).

 

*Assimonim : Jetons que l’on utilisait jusqu’à la fin des années 1980 en Israël pour passer un appel dans les cabines de téléphone publiques.

 

*Koumzit : Feu de camp.

Myriam Edery

Myriam Edery

Franco-Israélienne basée actuellement à Paris, Myriam est un un mélange multi graines aux origines diverses et variées composé d’Israël, de France, de Maroc, d’Ukraine, de Russie, de Pologne, de Cuba, de Vénézuela, d’Etats-Unis, de Caraïbes.

Multilingue, multi-communicante, curieuse, voyageuse mais viscéralement attachée à son fil rouge, son épine dorsale, sa batterie, son souffle : Israël, le pays de ses ancêtres et celui de ses amours, de tous les amours.

Montée en Israël à l’âge de 17 ans en Israël où elle y a vécu pendant 12 ans pour agrémenté de voyages et pans de vie de deux ans au Vénézuela, dans les Caraïbes et aux Etats-Unis.

Plus de 15 ans dans le tourisme et la communication vers et autour d’Israël hors des sentiers battus depuis la France.

Un regard tendre, critique, passionné, cynique et amusé parfois sur la vie, sur cet Israël qu’elle connait et aime entre les lignes, le long des courbes de sa topographie, au coeur de son Histoire.
Myriam Edery

Laisser un commentaire