Comment Libération a jeté de l’huile sur le feuj…

Noemie Benchimol

NOEMIE BENCHIMOL

Je vous jure que je n’ai rien contre Libération en général. Ni contre ce sieur Béhar en particulier. Enfin, ce n’est tout de même pas de ma faute si, chaque fois que je me prends à parcourir la presse française sur les évènements israélo-palestiniens, je tombe sur ses papiers mal-argumentés aux présupposés insidieux qui me convainquent que mes amis juifs français paranoïaques ont de vrais ennemis. Lesquels ne sont pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser, les grands antisémites délirants comme Soral ou Dieudonné, ni les antisionistes épidermiques de l’extrême gauche. Ceux-là, ils sont grossiers. Je parle de ceux, qui, par une tournure de phrase, un sous-entendu, une omission bien choisie, contribuent à écrire une Histoire orientée. Avec ses conséquences criminelles sur tous les esprits ignorants. Cet article est un cas d’école. A priori, on est sur du factuel, rien de bien polémique, Nissim Behar nous fait un rapport de la situation là-bas (pour moi qui habite Jérusalem, c’est ici). Mais c’est sans compter que le langage ne fait pas que véhiculer des informations, il véhicule également des argumentations qui sont comme codées en lui. Mes remarques entre parenthèses et en rouge.


Les incidents se multiplient après l’annonce de nouvelles mesures répressives.
(La baseline de l’article, le résumé. De prime abord, du factuel, du concret, du rapport d’évènement vérifiable. De prime abord, hein. Car sitôt qu’on s’y arrête quelques minutes, on se rend compte que cette petite phrase est en fait un exemple parfait d’une rhétorique biaisée. En effet, pourquoi Nissim Behar n’a-t-il pas écrit quelque chose comme ceci « Des nouvelles mesures répressives annoncées APRES la multiplication d’incidents » ? Ce qui, en plus d’être conforme à la chronologie, serait cohérent avec le fonctionnement de la causalité des évènements historiques (une cause précédente entraîne une conséquence qui la suit dans le temps) ? On pourrait penser que ça ne fait aucune différence. Après tout, « A et B » est tout à fait équivalent à « B et A », non ? Certes, mais il se trouve que le langage humain n’est pas un langage parfaitement logique. Sinon, dire 1) « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » serait équivalent à 2) « Ils eurent beaucoup d’enfant et se marièrent ». Ce qui n’est pas le cas. Car si je vous dis 1) et que vous découvrez ensuite qu’ils ont eu leurs enfants avant le mariage, vous vous sentirez floué. Vous pourrez même m’accuser de vous avoir induit en erreur, et à raison. Pourquoi, alors, ce chapeau-là, sous cette forme-là. ? Je vais vous le dire moi. Parce qu’il faut faire comme si les mesures répressives étaient le point de départ de la chaine causale, l’origine absolue et ex nihilo. Il faut que le lecteur puisse se dire que les décideurs israéliens se sont réveillés un matin en se disant : « Bon les gars, qu’est ce qu’on va faire pour écraser encore les Palestiniens, leur rendre la vie dure ? Qu’est ce qui nous reste à faire pour bien les mater ces petits emmerdeurs de planteurs d’oliviers pacifistes qu’on n’aime pas parce qu’on est des méchants colonialistes ?» Le terme de répression a d’ailleurs cette connotation d’arbitraire et de violence d’Etat. Il est toujours utilisé dans des contextes où l’action gouvernementale est critiquée. On parle de la répression russe, la répression syrienne, la répression chinoise. Par contre, on parlera plus aisément de de « maîtrise », de manifestations « contenues » si les journalistes sont empathiques avec les actions gouvernementales. Par ce choix dans l’ordre des mots, il s’agit surtout de faire comme si les incidents étaient une réponse (légitime ?) palestinienne à la répression israélienne discrétionnaire et injuste. Je sur-interprète ? Vous êtes surs ? Pourquoi alors taire ce qui a entraîné les « nouvelles mesures répressives en question », pourquoi faire comme si les mesures ne suivaient pas des actes violents, des actes meurtriers, pourquoi taire que les jets de pierre ont tué, qu’ils ont fait un mort sur les routes ces derniers jours ? Pourquoi taire son nom, Alexander Leiblovitch, qui a perdu le contrôle de son véhicule à cause des jets de pierres ? Je suis la première à critiquer ce que je perçois être une trop grande sévérité des mesures israéliennes et je suis farouchement opposée à l’idée évoquée de la punition des « juges laxistes ». La démocratie est fondée sur la séparation des pouvoirs et mettre la pression sur les juges en menaçant leur carrière s’ils sont trop sympas avec les lanceurs de pierres me parait dingue et dangereux. Mais je redis que la critique, tout comme la paix, fleurit sur le terreau de l’honnêteté intellectuelle.)


Jérusalem à vif, Tel Aviv abrupt  (Il se fait plaisir là, Nissim Behar. Sauf que personne n’est à vif, si ce n’est l’israélien qui est mort des suites de jets de pierres et que si Tel-Aviv est bien la capitale économique d’Israël, c’est à Jérusalem que siège le centre décisionnaire et politique d’Israël. La symétrie de son titre tombe donc à plat)


 

La nuit n’a pas été calme à Jérusalem (on sent que s’il avait pu, il aurait écrit : « la nuit a été sanglante à Jérusalem ». Mais y’a pas eu de morts palestiniens, on le sent presque déçu Nissim Behar là. Alors il se rabat sur l’euphémisme du siècle) : des affrontements entre policiers israéliens et jeunes manifestants palestiniens se sont poursuivis dans plusieurs quartiers de la ville, dont Silwan et A-Rom (Silwan et A-Rom sont les seuls quartiers où les affrontements se sont poursuivis réellement. Le « dont » vise à créer un effet de masse type « je n’en cite que deux, mais en fait c’était endémique, la violence était partout »). Jets de pierres, de boulons et de cocktails Molotov contre grenades lacrymogènes et balles en caoutchouc. Des incidents se sont également produits dans la banlieue d’Hébron et à Tulkarem (Cisjordanie) après que le gouvernement israélien, réuni en séance extraordinaire dès la fin de Rosh Hashana, la nouvelle année juive, eut annoncé de nouvelles mesures répressives.

Parmi celles-ci, le vote d’une loi instaurant une peine minimale pour les lanceurs de pierres et d’autres objets «mettant la vie des personnes en danger» (les guillemets ici ne visent pas seulement à citer une parole rapportée dans son exactitude, ils visent à mettre à distance la parole rapportée, à ne pas l’assumer complètement, à y jeter un doute). Dans ce cadre, les suspects arrêtés ne pourront plus bénéficier d’une remise en liberté provisoire en attendant leur procès. Ils resteront en prison jusqu’au prononcé du jugement. Et bien plus longtemps s’ils sont condamnés. (Sans blague, la condamnation allonge la détention, découverte du siècle)


Un projet de loi contre les magistrats «laxistes»

Le même texte ou une loi séparée prévoira également de fortes amendes pour les parents de mineurs interpellés «en train de perturber l’ordre public». Et ce n’est qu’un début car, poussé par les partis d’extrême droite qui le soutiennent et par les faucons (Image d’un dirigeant excité par ses extrêmes et qui, pour les satisfaire, crée des mesures sans autre utilité que celle d’apaiser la haine de l’extrême droite. Permet de faire comme si le problème réel n’existait pas et qu’il n’était qu’un prétexte politicien raciste foncièrement hostile aux palestiniens) difficilement du Likoud (son parti), Benyamin Nétanyahou promet de frapper fort pour «enrayer cette nouvelle vague de terrorisme qui vise des civils innocents».

Dans les prochaines semaines, une commission mise en place par le gouvernement va donc étudier de nouvelles mesures, parmi lesquelles la proposition de loi du ministre de la Sécurité intérieure, Gilad Erdan, visant les magistrats considérés comme laxistes. Selon ce texte, les juges qui n’appliqueraient pas avec sévérité les mesures gouvernementales ne pourraient plus progresser dans leur carrière (c’est donc une idée, dégueulasse certes, mais c’est encore au stade de l’idée évoquée. On n’est pas encore dans la mesure effective. On en est même loin.)

Majoritairement à droite, les médias israéliens présentent les violences de ces derniers jours comme une «nouvelle vague de terreur qui submerge la capitale». (Magnifique, et les médias israéliens de gauche, ils disent quoi : « Venez découvrir les gemmes palestiniens, vous faire caresser le visage et la voiture, une expérience esthétique et pacifique unique au monde ? Non mais sérieusement, il y a comme une bizarrerie dans la phrase. Que vient apporter le « majoritairement à droite » si ce n’est à jeter le discrédit sur le constat de la violence et à taxer de mauvaise foi quiconque ose appeler les choses par leur nom ?) et en tout cas, de nouveaux affrontements se sont produits mercredi matin dans les ruelles de la vieille ville de Jérusalem, désertées par les touristes et dont de nombreuses boutiques avaient fermé leurs portes, faute de clients.

«Puisqu’ils ne comprennent que la force, nous avons pris de quoi les calmer» (le fait de mettre en exergue cette phrase d’un sous-officier inconnu comme si elle était le fait des israéliens en général par l’usage du « nous » ainsi que par l’absence de l’identité de l’émetteur, contribue à souligner la violence d’une rhétorique guerrière et punitive israélienne)

Casque sur la tête, doigt sur la détente ou matraque en main, des gardes-frontières (oula, il n’a pas l’air sympa celui-là, il est décrit comme un kapo, matraque prête à défoncer du crâne tendre de petit palestinien) (l’équivalent local de la gendarmerie) patrouillaient dans des rues vides, où l’on entendait de loin en loin de jeunes voix (des jeunes voix, c’est-à-dire des voix à peine sorties de l’enfance, des voix adolescentes, pas des voix de mâle agressif, la figure du mâle agressif ici, c’est le garde-frontière israélien, on l’a compris) pousser en arabe des cris hostiles à l’occupation (et même pas un petit « Yudi Kelb » ?, sûr ? En fait, ce qui agace profondément la pro-palestinienne en moi, c’est cette malhonnêteté européenne qui voudrait peindre les Palestiniens en anticolonialistes rive gauche. Comme s’il fallait qu’ils soient « gentils », qu’ils ne soient pas globalement antisémites, pour avoir le droit à un Etat.)

«Pourquoi est-ce que vous rôdez par ici ? Il n’y a rien à voir, nous a déclaré un sous-officier entouré de quelques hommes aux yeux bouffis de fatigue. C’est toujours la même chose avec les Arabes, ils nous provoquent durant les fêtes juives pour attirer l’attention sur eux. Puisqu’ils ne comprennent que la force, nous avons pris de quoi les calmer.» 

Ce ne sera pas dans l’immédiat (mais c’est qu’il a l’air content, dites-moi !) puisque, du Hamas au Fatah en passant par le Jihad islamique et les divers Fronts populaires plus ou moins démocratiques, toutes les organisations palestiniennes appellent à poursuivre le mouvement. Et à déclencher une «journée de la colère» vendredi prochain à la sortie de la grande prière. (Très spontané le mouvement de colère. C’est limite s’ils n’avaient pas dit aux journalistes : rendez-vous après la prière pour des images exploitables. Moi je dis, la paix devient de plus en plus urgente. Tant qu’il n’y a pas la paix, il y aura encore des Nissim Behar, et ça, ce n’est pas cool pour le journalisme.)

 

Noemie Benchimol

Noemie Benchimol

Diplômée de l'Ecole Normale Supérieure en Philosophie et de l'EPHE en sciences historiques, philologiques et religieuses, je vis depuis trois ans à Jérusalem.
Formée aux subtilités de l'argumentation par ma grand-mère tunisienne, et au lieu de faire une psychanalyse, j'ai passé quelques années à la rue d'ulm pour faire ce que je sais faire de mieux (à part mes enfants): lire, écrire, pilpoulire.
Noemie Benchimol

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