De la visite des officiels Français en Israël et des Louboutin que tu chausses pour l’occasion…

Myriam Edery

MYRIAM EDERY

Quand j’habitais en Israël, il y a 109 ans environ, les chefs d’états et leurs représentants, les ministres, les officiels, les délégués, les « attachés » Français en tous genres rendaient peu visite à Israël.

Faut dire qu’à l’époque, dans les années 1980 (cad il y a 109 ans, vue la vitesse à laquelle vont le temps et la diffusion des infos de nos jours, multipliée par le nombre de nano bites à laquelle je rajoute une mesure exponentielle d’ 1 TO de gigas satellités via Hot ou Free), lorsqu’un chef d’Etat, un ministre, un Président, un Pape (non pas un pape) arrivait en visite officielle en Israël, on l’apprenait à la télé sur Aroutz Ehad*, dans le « sikoum ha’hadashot » le vendredi soir d’après sa visite de la bouche de Haïm Yavin, l’immuable et impassible présentateur de la seule chaîne de télé Israélienne ou au pire dans les pages froissées, ensablées et à moitié déchirées du Maariv que tu avais choppé à la makolet* tôt le sur-lendemain matin et emmené avec toi à la plage pour prendre ton petit déjeuner au tzrif * de Metzizim, après avoir fait ton jogging (pieds nus sur le sable mouillé de la plage) le long de la méditerranée Israélienne.

Ce que je veux dire par là, c’est qu’à cette époque, il n’y avait aucune chance que tu ne reçoives l’invite des happy few, tweetée puis forwardée sur whatsap ou Messenger de ta meilleure copine (de facebook) bossant pour un fleuriste Français fraîchement installé à Tel Aviv au Sarona Market pour te rendre à la réception de l’Ambassadeur de France une semaine avant que le mec (le ministre en question) débarque pour sa tournée.

Oui, on peut dire « tournée ». Et on peut même parler de « fan zone », voire de « Pass Backstage VIP All Access » et gambadage intensif autorisé entre les fly caisses, les câbles, le comptoir, les pattes de Meir Habib et tout.

En ce temps-là (jusqu’en 1993, date de mon premier téléphone « mobile » Motorola et son gros câble noir façon tortellini dans ma voiture), tu n’avais pas d’Iphone, ni de Samsung et encore moins d’Ipad.

Le seul I avec un grand I que tu avais, c’était, j’te le donne en mille : Is-ra-ël.

Tu n’avais pas non plus de Louboutin pour piétiner les orteils de ton voisin de Garden Party dans le joyeux bordel du backstage VIP all Access pour trébucher sur un Manuel Valls et chopper le selfie le plus flou que tu aies jamais selfiser mais choppé quand même !

Tu n’avais pas de connexion internet haut-débit (ni bas débit d’ailleurs, ni internet tout court), pour déblatérer à tout va, en temps normal, sur tes réseaux sociaux préférés au sujet de cet invité de prestige dans ton nouveau pays, critiquer sa politique dans le pays de ton enfance, de ta jeunesse voire de ta vie d’adulte que tu as quitté en claquant la porte, t’esclaffer de ses bévues, ses maladresses, pousser des soupirs de soulagement virtuels, numériques et digitaux à chaque jour que Dieu fait de t’avoir fait Juif-qui-a-Dieu-merci-un-pays-aujourd’hui-non-mais !

Mais quand ta copine fleuriste Française qui a des ksharim* et de la protectia* t’a dit en mp sur Face : « salut toi, tu veux venir avec moi à Valls ? », avoue que tu as fait une micro poussée de fièvre et que ton cœur s’est mis à palpiter comme si tu allais rencontrer l’homme de ta vie.

Tu as donc chaussé tes Louboutin (oui, oui… ça pour rien au monde tu les aurais laissés à Paris, manquerait plus que ça !), tu t’es mise sur ton 31, as commandé ton tacos sur Get Taxi 2 heures à l’avance, et t’es ruée à la Résidence de l’Ambassadeur.

Tu as fait la queue pour rentrer en te disant que la prochaine fois et d’ici là, vues ton ambition et ta volonté d’intégration dans la communauté des juifs francophonim qui pèsent à la Knesset) tu feras partie de ceux qui rentreront par la petite porte de derrière mais là, tu fais la queue et t’es déjà bien contente.

L’essentiel c’est de voir et de se faire voir. Même si tu peux pas voir le mec super important qui vient d’arriver de France là, c’est pas grave.

L’essentiel c’est le selfie.

Et de préférence, « posté » en direct live sur Face, Instagram et Tweeter en simultané, si tant est que tu n’aies pas fait tomber (et fracasser) ton Iphone sur les balatot* de la belle maison de l’Ambassadeur de France dans la bousculade pour arriver jusqu’à la Rock Star.

Tu auras toujours le temps, après, d’expliquer, sur les mêmes réseaux sociaux, qu’en fait, tu t’en fous du premier ministre du pays que tu as quitté l’année dernière, après l’attentat à l’hyper casher.

Ca c’est sûr et tu ne vas pas t’en priver. Car tu as raison. C’est bien gentil de venir faire le kéké à Tel Aviv, mais ton meilleur pote à Paris t’a dit qu’il l’a écouté sur Europe 1 (dont tu peux aisément chopper le pod cast en replay sur ton Iphone pour voir si il raconte pas des conneries et que t’as bien fait de t’embêter à lâcher ton chouette appart à Bastille et déménager à Rishon le Tzion l’année dernière) et qu’il a dit qu’en fait, Jérusalem appartenait aux trois religions monothéistes, en insistant bien sur le fait qu’il n’y avait aucune raison que l’une des religions prévale sur les autres.

Bon les amis, pour revenir à nos moutons (et à mes années 1980-90) en Israël, moi quand j’allais dans des réceptions et conférences super importantes, c’était en étant tombée sur le Moussaf Haaretz* (papier et en hébreu) sur une annonce de Givat Haviva*, Seminar Hakiboutzim*, l’Université de Tel Aviv et de l’ Hitah’dout Ha Itonaïm* et en partenariat avec Reshout Hashidour*.

C’était pour écouter ce que Shimon Perez et son panel d’experts venus d’Egypte, de Jordanie, de Jérusalem et de Jaffa avaient à proposer comme plan de paix dans la région.

Ces réunions se tenaient la plupart du temps dans une des salles de conférences de l’Hôtel Hilton (à 500 mètres de chez moi, à pieds et en sandales Caligula*) et il fallait s’y inscrire en envoyant ses coordonnées par courrier postal 2 semaines avant.

Si j’avais eu un IPhone à l’époque, je serais sortie à la pause de cette conférence avec tout ce panel dans le lobby de l’hôtel où on avait encore le droit de fumer, je me serais allumé une Broadway 100 et aurais pris en photo les pompes façons Reebok noires portées uniformément par tous les experts intervenants, leur staff et les agents de sécurité présents sur ces événements et sur lesquelles retombaient invariablement le bas de leur pantalon trop long, non ourlé façon Shloumper*

J’aurais zappé ce détail parce que chaque mot prononcé par ces gens-là valait de l’or, chaque main tendue vers l’autre de l’argent.

J’aurais été en accord parfait avec moi-même le lendemain sur Facebook en me gargarisant de vivre dans un pays où les acteurs de la société ont un courage incommensurable, une patience sans borne, une façon de voir les choses si Tahless  (Concept que j’ai laissé au vestiaire en France avant d’arriver en Israël alors).

Et puis la seule Française que j’aurais croisée dans ce genre d’événements, à part Corine Allal * c’était ma tronche dans le miroir des toilettes du Hilton au deuxième sous-sol.


*Aroutz Ehad : La première (et unique pendant longtemps) chaîne télé Israélienne

*Sikoum Ha’Hadashot : Le résumé des infos de la semaine sur les chaînes télé Israéliennes

*Makolet : « l’épicerie » (mais tellement plus que ça… 😉 Ouverte 20 heures sur 24 à Tel Aviv et 16 h sur 24 ailleurs dans le pays où tu trouves absolument tout ce dont tu as besoin à toute heure du jour et de la nuit. Y compris des cacahuètes, noix de cajou, pépites et autres glibettes torréfiées à point.

*Tzrif : Littéralement « la cabane ». Entends par là : Chalet, baraque sur la plage, tente des Olim Hadashim Marocains dans les années 60, bar-restau-cafétéria de la plage à Tel Aviv… 

*Ksharim : Relations, carnet d’adresses.

*Protectia : Relations très très privilégiées. Soit tu es le fils de, soit tu couches avec un tel, soit « ils te doivent quelque chose » en échange de services ou autres incontournables prestations.

*Balatotv : Carrelage. Dalles de carrelage plus exactement. Lesquelles peuvent être en marbre, en pierre, en tomette, en grès ou en argile. Un mot suffit. Nous sommes en Israël. Tahless.

*Moussaf Haaretz : Le supplément du Week end du journal Haaretz (l’équivalent du Monde en Israel, à tous points de vue ou presque).

*Givat haviva : Institut pédagogique pour la Paix et l’éducation à la paix Israélo-Arabe en Galilée. Annexe des archives de Yad Vashem également, idéalement situé en Galilée où cohabitent et vivent Juifs et Arabes.

*Seminar Hakibboutzim : Institut de formation professionnelle très sérieux à Tel Aviv.

*Hitah’dout Ha’Itonaïm : Israeli Associated Press

*Reshout Hashidour : le CSA Israélien (ou l’Autorité de diffusion des programmes télévisuels en Israël).

* Caligula : Marque de chaussures 100% made in Israël et elle aussi à l’image de ce pays : couleurs vives, formes improbables, inusables… Une sorte de mix entre Kickers et l’espagnol Campers mais à la sauce Israélienne.

*Tahless : De l’arabe : «  Concret » ou «  «  Sur le terrain ».

*Corinne Allal : Chanteuse d’origine Française très à en vogue en Israël pendant les années 1990.

*Broadway 100 : Cigarettes blondes et longues au filtre jaune rappelant vaguement les Philipp Moris que l’on fumait naguère à Paris.

*Schloumper : Mot Yiddish déjà mentionné (au féminin) dans un de mes autres articles : Négligé, clochard;…Fort probablement réutilisé dans de futures publications.

Myriam Edery

Myriam Edery

Franco-Israélienne basée actuellement à Paris, Myriam est un un mélange multi graines aux origines diverses et variées composé d’Israël, de France, de Maroc, d’Ukraine, de Russie, de Pologne, de Cuba, de Vénézuela, d’Etats-Unis, de Caraïbes.

Multilingue, multi-communicante, curieuse, voyageuse mais viscéralement attachée à son fil rouge, son épine dorsale, sa batterie, son souffle : Israël, le pays de ses ancêtres et celui de ses amours, de tous les amours.

Montée en Israël à l’âge de 17 ans en Israël où elle y a vécu pendant 12 ans pour agrémenté de voyages et pans de vie de deux ans au Vénézuela, dans les Caraïbes et aux Etats-Unis.

Plus de 15 ans dans le tourisme et la communication vers et autour d’Israël hors des sentiers battus depuis la France.

Un regard tendre, critique, passionné, cynique et amusé parfois sur la vie, sur cet Israël qu’elle connait et aime entre les lignes, le long des courbes de sa topographie, au coeur de son Histoire.
Myriam Edery

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