Israel Tavor
ISRAEL TAVOR

“Tu connais l’Islam?”

C’est sur ces mots qu’il m’a abordé alors que je marchais dans la rue. Une longue barbe, avec une grande toge, derrière une sorte de petit stand avec des livres dessus. Je vivais encore à Paris.

Sûrement un hippie…

– Euh… non, c’est quoi?

Première fois que j’entendais parler de ça.

– Tu connais Muhammad alayhi salātou wa salām?

– Euh, non, pas lui, mais je connais Mohammed, l’épicier en bas de chez moi… mais je ne crois pas que Alayhi machin ce soit nom de famille, c’est un truc du genre Ben…

– Non non, le Prophète!

Mohammed le prophète? … laisse moi réfléchir… Ah, non, c’est pas Mohammed, tu confonds sans doute avec Moise. Ça commence pareil, mais c’est pas pareil. Répète après moi, MO-ISE.

– Non, le prophète Muhammad alayhi salātou wa salām, Le Messager d’Allah. tu connais pas?  Y’a un homme, en Arabie, qui a reçu d’Allah le Coran, et depuis y’a plein de gens qui croient, comme moi, en la parole. Ça a donné l’Islam, avec des croyants, les   musulmans. Cet homme qui a reçu le Coran il s’appelle Muhmmad alayhi salātou wa salām, et il est le messager de Dieu.

– Ah… j’ai pas tout suivi.

– Donc tu le connais…

– Bah non. Ni Islam, Ni Coran, Ni Allah, Ni Mohammed… à part l’épicier bien sûr.

– Tu as une religion?

– Je suis juif.

 

Son regard s’est éclairé.

– Juif ?

– Oui…

– Tu crois donc en Dieu?

– Bah les jours pairs… moi et Dieu, c’est un peu comme la garde des enfants, c’est en alternance.

– Un juif qui devient musulman… pour nous, c’est comme au scrabble, ça compte triple… Dis moi, tu veux devenir musulman?

– Ça coûte combien? j’y gagne quoi?

– Ça te coûte rien, tu seras sauvé, tu évites l’enfer et tu y gagnes le paradis… Suffit juste de répéter la phrase lā ʾilāha ʾillā-llāh, muammadun rasūlu-llāh.

– Et ça veut dire quoi?

– « il n’y a pas d’autre dieu qu’Allah et Muhammad est son prophète ».



Rarement j’avais eu un aussi bon deal, le paradis juste pour répéter une phrase, et ce sont pas les frères Naccache avec leurs tissus au mètre qui auraient pu me faire une aussi belle proposition.

– Et c’est tout ?

– Oui.

– Ok  “lā ʾilāha ʾillā-llāh, muammadun rasūlu-llāh”

– Bravo mon frère, tu es musulman…

– Cool, bon bah… ciao.

Je commençai à partir, après lui avoir serré la main.

– Ah non, tu ne pars pas… Il faut maintenant que tu apprennes à devenir un bon musulman.

– Quoi?? Mais tu m’as dis que j’avais juste à dire ta phrase et c’était bon.

– Oui, tu es musulman, mais faut que tu apprennes à le devenir vraiment!

Je m’étais encore fait avoir… J’aurais encore préféré dealer avec les frères Naccache…

– Viens avec moi, me dit-il, je t’emmène à l’Islam Academy, on va tout t’apprendre.”

N’étant plus à une connerie près, je l’ai suivi.

Nous sommes arrivés dans une sorte de grand campus que je n’avais jamais remarqué dans ce quartier de Paris, dans ambiance universitaire américaine à la sauce orientale.

Il m’a ensuite conduit dans une classe, nous étions une vingtaine, tous fraîchement recrutés.

Un instructeur, lui aussi barbu, s’est mis devant nous et nous a distribué des feuilles et nous a dit:

– Salam mes frères. Bienvenue dans l’Islam Academy. Je viens de vous distribuer le cursus du programme d’enseignement pour devenir un bon musulman que je vous invite à consulter. Si vous avez des questions, posez-les moi.

Je commençais à lire le programme: apprendre l’arabe… facile, je sais déjà commander un kebab. 

Ensuite faire la prière…

– Excusez-moi, demandais-je, mais pour la prière, on met les téfilines en faisant la prière en arabe ?

– Les quoi?

– Les téfilines, les tef, les phylactères, les boites noires…

– Oula me parle pas de boites noires….

– Mais si les boites noires pour la prière

– Ah… tu veux dire la Kaaba à la Mecque?


– Bah, je sais pas comment vous l’appelez, mais celles qu’on met sur la tête et le bras…


– Non, on fait la prière sur un tapis.


– Un tapis… je vous que vous aussi vous connaissez les frères Naccache. Une autre question, moi, j’aime bien le dessin, dans le cursus, y’a pas des cours de dessin?


– Non… pas de dessin… surtout pas de dessin ici.


– Ok… mais je peux remplacer les cours d’arabe pas des cours de japonais? J’ai toujours voulu apprendre le japonais…


– Non, l’arabe c’est obligatoire.


– C’est dommage. C’est bien le japonais pourtant. Ou alors du chinois?


– Ni japonais, ni chinois, ni russe. Le Coran c’est en arabe, donc on apprend l’arabe!


 

Oh, un cours qui m’intéresse: piloter un avion! Premier trimestre, le décollage. Deuxième trimestre, le vol…

– Excusez-moi à nouveau, mais je vois les cours de pilotage, il manque le troisième trimestre avec l’atterrissage.

– Tu as raison, mais c’est annulé, on attend le prof depuis plus de 13 ans, il devait venir de New York… Il n’a jamais pointé son nez.

– Dommage. Aussi je ne vois pas le Talmud Torah dans les cours proposés, y’a pas un rabbin pour ça?

– Bah non, y’a pas de rabbin ici, y’a des imams.


– Mais ce sont des rabbins au moins?


– Non.


– Mais ils sont barbus?


– Euh…oui.


– Et ils ne sont pas rabbins?


– Non, car ce sont des imams.


– Ah… mais ils sont juifs au moins?


– Non, ils sont musulmans.


– Bah moi je suis juif et musulman… depuis pas longtemps certes, mais quand même…


– Pas eux, dit-il un peu excédé.


– Je suis désolé, mais j’ai encore une question. Ce Muhammad… il a aucun lien avec Mohammed l’épicier en bas de chez moi?


– Non, rien à voir! Va falloir arrêter de poser des questions à la con! C’est Muhammad, le prophète, tu l’appelles Muhammad, Mohammed, Mehmet ou Mahomet même si ça te chante…  D’ailleurs en parlant de nom va falloir vous choisir un prénom musulman.


– J’ai pas envie de changer de nom, dis-je… Israël c’est très bien comme nom musulman.


– Non, ça fait pas « très bien ». Tiens, on va prendre ton prénom dans le Coran. Tu vas choisir une sourate, puis un verset, et le premier nom dans le verset, ça sera ton prénom. Pour la sourate, donne moi un chiffre entre 1 et 114.


– Deux.


– Très bien, la sourate Al Baqara, une des plus importantes. Maintenant un verset entre 1 et 286, et je lirai le verset, le premier nom propre sera ton prénom.


– Quarante.


 

Il se mit à lire:

– « Ô Enfants d’Israël…. » 

Il s’est arrêté. Il m’a regardé. Je me suis levé, et je suis parti.

Décidément on n’échappe pas à son destin d’être un enfant d’Israël..

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