Docteur, j’ai l’impression que personne ne m’aime (part 2.)

[quote]Imaginez vous bien ma surprise lorsque je vis Israël débarquer dans mon cabinet, venu me conter sa vie. Armé de son Houtzpa légendaire et de son sourire charmeur, il vint m’annoncer qu’il était temps pour lui de commencer une thérapie.[/quote]


Si vous avez manqué l’épisode précédent :  » … Ses yeux se posent sur son calepin. Encore avec ce calepin, toujours ce maudit calepin! Qu’a-t-elle à écrire maintenant? Qu’aurais- je pu dire qui mériterait d’être relevé?
Toutes ces notes sont un peu préoccupantes … Dessinerait-elle lors de nos séances? Il est également possible que tout cela l’ennuie. Quoi qu’il en soit, ce récit m’a donné faim, car à trop parler, on oublie de manger.
Allez, je sors mon sandwich. » Lire le début


…Allez, je sors mon sandwich.
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Il m’observe de façon étrange, j’essaie de lire dans ses yeux, d’interpréter ses expressions, de pénétrer son âme. Chaleur ambiante ou bien stress lié à la thérapie, son visage est luisant de sueur. Je me demande s’il se sent acculé, peut-être sentimentalement accablé et envahi par ses émotions, comme c’est le cas chez de nombreux patients durant les premières séances. Souvent, ils ne savent pas par où commencer, leur histoire personnelle semble infiniment complexe et chargée d’émotions. Ils se demandent s’ils réussiront à ne pas se laisser submerger par leur récit. Cela doit être une sensation affreuse, qui semble les épuiser mentalement avant même d’avoir prononcé un simple mot.

Soudain, dans ce silence si caractéristique des séances de thérapie, Israël baisse les yeux, se penche vers son sac à dos posé négligemment au pied du fauteuil, et en extirpe ce qui parait être un colossal… SANDWICH.

J’aurais pu être confuse face à ce comportement étonnant, bizarre voire même inadapté, mais c’est l’étrangeté de ce casse-croute qui attire le plus mon attention. Quel est donc ce sandwich, d’une couleur disons particulière, chatoyante,  à l’apparence rugueuse et plutôt inamicale…  Israël, qui ne semble pas se poser les mêmes questions, ouvre grand la mâchoire et en prend une bouchée.

Je l’examine attentivement. Dois-je vraiment revenir aux bases, en lui rappelant que son comportement ne peut en aucun cas correspondre à celui d’un patient durant une thérapie? Où croit-il être, nom de Dieu? Est-il si difficile pour lui de se retenir un peu et de résister à sa faim?

–  » T’en veux? C’est du Schnitzel3 avec du Houmous, de la Matbouha et de la Harissa. C’est un peu piquant, mais néanmoins, c’est sof hadereh4 « .

Schni quoi? Masbou huh? Quel est donc ce dialecte, et comment faut il prononcer ces mots imprononçables? Pourquoi ce sandwich a-t-il une forme si déstructurée, et surtout- pourquoi cela me préoccupe t-il autant, pourquoi cela m’éloigne t-il de l’essentiel? Je devrais plutôt m’occuper de ce qui compte vraiment : la création d’un contrat thérapeutique et l’établissement de limites et de frontières comportementales, comme je le fais avec tous mes autres patients.
J’espère qu’Israël n’aura pas de réticences a ce que nous établissions ensemble ces fameuses frontières.. (J’dis ça, j’dis rien…)  

J’observe curieusement le sandwich Israël, bien trop curieusement même, à en oublier sa proposition de partager ce délicieux repas… »Non, merci, sans façon« . Rien de ce plat atypique ne m’attire. « Je pense que nous avons légèrement dévié du sujet de notre conversation«  dis-je espérant trouver une porte de sortie, emplie d’une confusion que je tente désespérément de fuir.  

– “Écoute, tu voulais savoir qui je suis et d’où je viens, eh bien tout commence avec ça!! » m’explique t-il en montrant le sandwich du doigt, tout en en mastiquant grotesquement un énorme morceau.

Une sauce rouge et épaisse, je ne saurais la définir autrement, dégouline le long de son avant bras. » Chez nous, la nourriture est au centre de notre culture. C’est le centre de notre existence même. C’est à travers la cuisine que nous racontons notre histoire, que nous transmettons notre patrimoine, que nous exprimons nos sentiments et notre amour. En fait, c’est à travers la nourriture que nous exprimons qui nous sommes!« 

Je fais de gros efforts afin d’analyser les informations qu’Israël tente de me transmettre, mais tout cela me parait perdu d’avance. Comment un morceau de viande d’une telle excentricité, marron, orné de petites graines huileuses, peut-il être le fondement existentiel d’une créature autre qu’une créature sauvage?
Ma confusion est probablement manifesté, car Israël continue de m’expliquer.

– « Essaie de comprendre, toutes nos fêtes sont fondées sur trois principes essentiels et interdépendants :
1. Un gros méchant a essayé de nous faire du mal.
2. Il n’a pas réussi.
3. Mangeons!« 

Je le regarde sceptiquement. Quelles drôles de raisons pour une célébration… Invraisemblable!  Decidemment, je ne comprends toujours rien.
Attention, quand je parle de fêtes, celles-ci ne sont pas toutes joyeuses. Nous passons la moitié de l’année à jeûner pour la commémoration de certains événements qui ont eu lieu quelque part dans le passé, et dont personne ne se souvient vraiment. Cela équilibre un peu les repas de famille, aux cours desquels la nourriture abonde bien plus que de raison. Chez nous, si vous osez ne pas goûter aux plats que la mère, la grand-mère, la tante ou encore la voisine de l’arrière petite cousine ont toutes préparé, un mécanisme de pression bien connu se met en place. Égal dans sa puissance et son efficacité à celui d’un agent du KGB, on l’appelle « la culpabilité juive ». Mais bon, la culpabilité de la mère juive est un sujet à part entière, et je ne compte pas l’aborder pour le moment.« 

Je l’écoute attentivement, fascinée par ce qu’il me raconte : ‘la culpabilité de la mère juive’. Ça sent la bonne thérapie classique, comme l’aurait aimée Freud. Voila un aspect intéressant qui fera sûrement l’objet d’une autre séance…
Je continue à observer Israël, essayant encore et toujours de comprendre ses propos irrationnels pour la novice que je suis. Je ne sais pas si j’ai réellement compris. Est-ce sa façon de me révéler des habitudes alimentaires compulsives, voire même des troubles de l’alimentation? Des semaines complètes durant lesquelles il consomme excessivement de la nourriture, couplées à des journées entières de jeûne? Israël souffrirait-il d’anorexie-boulimie nerveuse?! Tout cela me parait un peu pathologique.
En tous les cas, ça expliquerait le sandwich au milieu de la séance …

J’ai mangé ce plat avant même d’avoir été allaité. Le Schnitzel signifie pour moi la maison familiale, la chaleur et l’amour maternel » dit il tout en continuant de mordre à pleines dents dans son casse-croûte. Il s’essuie négligemment ses lèvres. « Un écrivain disait que dans notre culture, la nourriture est le goût de la vie dans le sens propre comme dans le sens figuré. Un repas familial authentique est composé de riz Persan, d’une salade Arabe et de kebabs Roumains. Comme quoi, on aime vraiment manger les antisémites…« 

Un sourire coquin s’esquisse sur son visage. Il me tend le sandwich à nouveau.

– « T’es sûre que t’en veux pas?« 

Non, merci, toujours pas.«  dis-je d’un air un peu confus pour la seconde fois, tout en essayant de reprendre le contrôle sur le déroulement de la séance. Traversée par un éclair de lucidité professionnelle, je décide de suivre le fil de pensée d’Israël. S’il veut me parler de Shnippel, utiliser un subterfuge culinaire afin de raconter et dévoiler son histoire personnelle, alors parlons de Schrippel!

– « Wow, t’as vu l’heure?! »  Il sursaute soudainement du fauteuil.  « Ça fait déjà une heure que je te prends la tête, alors que je suis super en retard.« 

Je le regarde, incrédule.

Pardon?!! La ponctualité serait-elle devenue, comme par enchantement, un des dogmes principaux de mon jeune patient ?!

« Vous devez avoir un rendez vous important…«  J’essaie de répondre calmement.

-« Bien sûr. Même très important! Je vais voir ‘opéra dans le parc’, cette année c’est Rigoletto de Verdi. 50.000 personnes vont assister à ce spectacle à ciel ouvert dans Tel-Aviv. Où dans le monde as-tu vu une chose pareille, dis-moi?« 
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Et ils ont l’audace de me traiter MOI d’inculte !!
(J’dis  ça, j’dis rien…)

Yalla5, apprenons un peu l’Hébreu

1. « Tahles » – Concrètement.

2. « Houtspa » – Impolitesse, culot.

3. « Schnitzel » – Escalope pannée.

4. « Sof Hadereh » – Excellent, Le meilleur.

5. « Yalla » – Allez.

Dédicace à tous mes anciens élèves de l’internat Franco-Israélien, qui ont dû subir le Schnitzel au réfectoire tout au long de l’année.

Texte de Stéphanie Kastel – 3ème épisode de la chroniqueIsrael sur le Divan


Stephanie

Stephanie

Israélienne de naissance, Tel Avivienne de caractère, Hiérosolymitaine dans l'âme et Française à mes heures perdues. Psychothérapeute de profession, je suis névrotique et psychotique par passion. Fière de ma double identité Israelo-Française, paradoxes et contradictions seront de rigueur, vous voila prévenus..
Stephanie

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