Le balagan des élections israéliennes en clair et sans décodeur

Gabriel Abensour

GABRIEL ABENSOUR

La scène politique israélienne intrigue particulièrement les juifs de France, habitués à un régime politique bien différent. Israël est une république parlementaire dont les deux principales différences avec la France résident dans le fait qu’on ne vote pas pour un président mais pour un parti et que tous les partis sont représentés à la proportionnelle.

Concrètement, cela signifie que même si votre parti n’obtient que 10% des voix, il sera représenté à la Knesset.
Deuxièmement, le parti ayant obtenu le plus de voix ne sera apriori pas le seul parti qui composera le gouvernement. Le ou la dirigeante du parti ayant obtenu un maximum de voix doit réussir à composer une majorité pour former un gouvernement, et c’est là que le jeu d’alliance commence.
Si le parti principal a obtenu 30 des 120 sièges de la Knesset, il devra donc s’allier à d’autres partis pour obtenir une majorité. Cette alliance ne se fait pas sans sacrifice, les membres des différents partis exigeront des cabinets ministériels et pourront faire tomber le gouvernement à tout moment (comme cela vient justement de se produire) en cas de désaccord important avec la politique du premier ministre.

Les politiciens israéliens ont donc une double guerre à mener : obtenir un maximum de voix mais également réussir à rentrer au parlement. Tout cela sans compter les luttes internes de certaines personnalités politiques souhaitant rester à la tête de leurs partis, les trahisons et les nouvelles alliances. Depuis la chute du gouvernement israélien en début Décembre, la guerre des trônes a commencé en Israël. L’hiver approche, les élections aussi, tentons de comprendre les enjeux et les intrigues du jeu politique israélien.

Tout d’abord, nos trois prétendants au trône :
L’actuel premier ministre Binyamin Netanyahu, l’actuelle ministre de la Justice Tsipi Livni, et l’actuel chef de l’opposition Ytshaq Herzog; plus connus sous leurs dénominations israéliennes : respectivement Bibi, Tsipi et Bouji.


Bibi est le chef du Likoud (droite), plusieurs fois premier ministre, c’est le vieux roi menacé tant par les ennemis extérieurs de la gauche israélienne que par une nouvelle et ambitieuse génération de politicien de droite. Bennet, dirigeant du « Foyer Juif », parti situé à la droite du Likoud, et sans doute son rival le plus menaçant. Du haut de ses 42 ans et de son expérience politique de deux ans à peine, il compte sur sa jeunesse et son expérience militaire pour vaincre à long terme le vieux Bibi. Mais pour le moment, les deux candidats savent qu’une fois les élections passées ils devront mettre de côté les vieilles querelles pour fonder ensemble un large gouvernement de droite, et ce jusqu’aux… prochaines élections !

Si Bennet a peu de chance de devancer dès à présent Bibi, il peut lui voler suffisamment de voix pour que le parti travailliste arrive enfin à célébrer son retour au pouvoir. Mais justement, le parti travailliste (Avoda) dirigé par Bouji n’arrive plus à diriger le gouvernement depuis près de 13 ans. Désespéré mais pas jusqu’à en baisser les bras, Bouji a proposé une alliance étrange à Tsipi espérant ainsi réussir enfin à devancer le Likoud. Selon les termes de l’alliance, Tsipi et Bouji dirigeront le parti à tour de rôle.


Tsipi est sans conteste la Margaery Tyrell locale, celle qui passe d’un parti à l’autre pour rester proche du pouvoir et qui arrive toujours à reparaitre alors qu’on l’a croyait perdue. Membre du Likoud, puis de Kadima (centre-droite), puis fondatrice de son propre parti « Hatnoua » (centre), tout laissait croire que Tsipi ne survivrait pas aux prochaines élections. Mais la philosophie de vie de Tsipi prefère la survie à l’honneur. La voilà donc numéro 2 du parti travailliste, parti de gauche, et c’est grâce à cette union surréaliste que Bouji espère réunir suffisamment de voix pour évincer le Likoud du pouvoir, son ancienne maison politique.

Cependant, celui qui sortira premier des élections n’aura pas encore gagné la guerre. Encore lui faut-il constituer un gouvernement stable qui sera fait d’alliance et de compromis. Tsipi le sait bien, elle qui avait gagné les élections en 2008 n’avait pas réussi à former un gouvernement et avait donc dû se résigner à abandonner le siège tant convoité. Si Bouji et Tsipi gagnent, l’alliance avec Meretz, situé à gauche du parti travailliste, semble évidente. Si Bibi gagne, l’alliance avec le « Foyer Juif » et « Israël Béteinou », tous deux partis de droite, semble aussi s’imposer. Mais pour obtenir une majorité, encore faudra-t-il rajouter un ou plusieurs partis centristes et religieux. Qui sont ceux pouvant faire pencher la balance à droite ou à gauche ?


En Israël, pas de guerre des trônes sans un soupçon de guerre sainte. Les partis ultra-orthodoxes « Shass » et « Yahadout Hatorah » mèneront cette guerre sans merci. Leur but est simple : ils s’allieront avec celui qui leur promettra le plus d’argent et le moins de lois touchant au domaine du religieux. D’un côté, ils sont habitués à collaborer avec Bibi mais d’un autre, ce-dernier les a trahi lors du dernier gouvernement et les a laissés dans le camp de l’opposition. Pis encore, la loi sur l’enrôlement des étudiants fut pour eux un véritable coup de poignard. Mais d’un autre côté, une alliance avec Bouji signifierait une alliance avec Meretz et la gauche dure, connue pour leurs positions peu religieuses.

Les partis centristes auront eux aussi leur mot à dire. Yaïr Lapid, « surprise » des élections de 2013, semble avoir rapidement perdu sa popularité. Si la droite essayera surement de s’en passer, la gauche aura bien du mal à obtenir une majorité sans lui. Mais avec lui, ce sont les partis ultra-orthodoxes qui pourraient trahir et se rallier avec la droite. Kahalon, dissident du Likoud et fondateur du parti « Koulenou », pourrait être la nouvelle surprise de ces élections. Ancien ministre du Likoud, il jouit d’une assez large popularité et pourrait bien être celui qui ferra pencher la balance. De centre-droit, mais ennemi de Bibi, Bouji et Bibi devront redoubler d’efforts pour le séduire.

La guerre des trônes annoncent un hiver difficile pour les politiciens israéliens. Avant la grande bataille de Mars, les chefs des grands partis devront réussir à renforcer leurs propres rangs. Bibi déjà affaibli, voit une partie de son électorat rejoindre son ancien ministre Kahalon et le « Foyer Juif »; Bennet n’arrive toujours pas à sceller son alliance avec le parti « Tekouma » (droite nationaliste-religieuse) et voilà que Chetboun quitte son parti pour fonder avec Elie Yishai, dissident de Shass, un parti orthodoxe-nationaliste. Mais en Israël, gagner les élections et former une coalition ne suffit toujours pas. Encore faut-il réussir à asseoir son pouvoir et à constituer un gouvernement qui survivra plus d’un an !

Gabriel Abensour

Gabriel Abensour

Tout autant passionné par la pensée juive que par la philosophie et la politique israélienne, je prends régulièrement la plume pour partager avec les juifs francophones mes pensées d'étudiant.
Tant avec Israël qu'avec le judaïsme, j'entretiens une relation amoureuse aussi intense que critique, parfois décevante, parfois jouissive.
Gabriel Abensour

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