Israël dans mon salon

Captive

Mon histoire, c’est l’histoire de la Meuf qui se fait prendre à son propre jeu : je quitte la France, fais mon Alyah, me rend compte que j’aurais dû venir vivre dans ce pays de dingue plusieurs décennies auparavant, me dis que je ne veux plus jamais repartir, les autres n’auront qu’à se déplacer, je fréquente des Israéliens, travaille avec des Israéliens, évite les Français, et finis, comme de bien entendu, par tomber très amoureuse… d’un Français. Un Français qui, de surcroît, a l’outrecuidance de ne pas vivre en Israël, et qui est dans l’impossibilité de s’y installer avant deux ou trois ans. Pour la peine, nous l’appellerons François. Après cinq mois de relation à distance, je décide donc de faire le sacrifice ultime mais inévitable de rejoindre François au pays tout gris, ce pays que je n’aime plus mais que je vais devoir supporter encore quelques années.

Passé le premier mois où j’avais des envies de meurtre à chaque carrefour (et où François avait des envies de renvoi immédiat de la marchandise par Fedex), je parviens peu à peu à trouver un équilibre en me créant une bulle d’Israël à Paris. Après avoir envisagé de coller un trompe-l’œil devant mes fenêtres (une vue sur la Tayelet de Tel Aviv), de repeindre mes murs en bleu, d’adopter une demi-douzaine de chats errants, et avoir fait une indigestion de houmous-pita-pesekzman, j’ai trouvé la solution : puisque je ne peux pas vivre en Israël pour l’instant, je vais faire venir Israël dans ma vie.

Chaque matin, je bois un grand café afoukh, je mets des tongs, je monte dans ma voiture, je mets « Harikoud hamouzar chel halev », « Mehake » d’Idan Raichel ou HaTikva à fond (la main sur le cœur et l’autre sur le volant), et j’insulte tout le monde en ne lâchant pas le klaxon (parfois je mange aussi une tshatshouka en même temps pour faire plus authentique). Et puisqu’ils ne m’entendent pas (rapport aux fenêtres fermées parce qu’il fait -15°), j’insulte en hébreu, pour entretenir mon vocabulaire de base. J’arrive au bureau, où l’on m’accueille avec un « Boker Tov ! HaKol Beseder? » (je bosse pour une boîte israélienne), et toute la journée, j’ai les yeux braqués sur Israël, la plage en fond d’écran, aux côtés de collègues parlant tous un fran-breu parfait, ce qui me permet de croire que je suis encore un peu là-bas…

Oui mais voilà, je ne suis plus là-bas. Et quand je sors du bureau le soir, qu’il fait gris foncé et que je ne sens plus mes orteils, j’ai un peu de mal à me convaincre que je suis sur Arlozorov. Je rentre donc rapidement chez moi et commence alors ma boulimie d’Israël. En général je regarde un film israélien ou quelques épisodes d’une série israélienne, soit seule soit avec François quand il ne travaille pas, et j’enchaîne avec un livre, vous l’aurez compris, d’un auteur israélien.

Et puisque tout cela n’est pas encore assez, j’ai décidé que je devais, en plus, vous faire part de mes sentiments sur tous ces films, séries, livres et autres produits culturels en tous genres qui me font, jusque là, un effet placebo des plus efficaces. Pourquoi ça marche ? Parce la culture israélienne est d’une richesse et d’une qualité insoupçonnées, parce que sa littérature est pleine de trésors qui, contrairement à la France, n’ont pas été écrits il y a au moins un siècle, parce que ses séries inspirent les meilleures séries américaines – du moins la plus populaire du moment – et parce que ses films sont nombreux, originaux, souvent à petits budgets et presque toujours, révélateurs des questionnements fondamentaux qui parcourent la société israélienne, porteurs de messages politiques, ou alors tout simplement touchants, divertissants, et pleins d’images du pays, ce qui est déjà beaucoup.

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Je vous préviens tout de suite, je ne vous parlerai pas forcément du dernier livre sorti ou de la dernière série à la mode, mais je vous embarquerai, si ça vous dit, dans mon exploration déconstruite de la culture israélienne, au gré de mes envies et humeurs du moment sans pour autant négliger les « incontournables ».

Et puisqu’il est question d’incontournables, je ne peux faire autrement que de m’attarder, pour cette première chronique, sur la série que j’évoquais ci-dessus sans la nommer, Hatufim (qui a donc inspiré la très hollywoodienne Homeland). Pour être brève, si vous ne l’avez pas déjà vue, votre vie n’a aucun sens. Voilà. Bisous. A la semaine prochaine.

Sérieusement, si vous ne l’avez pas déjà vue, j’espère que vous avez une bonne raison du type : j’étais dans le coma pendant 3 ans, ou – et ce serait particulièrement à propos – prisonnier à Gaza (ou ailleurs). Et si vous ne l’avez pas vue mais que vous avez vu Homeland, alors vous méritez l’écartèlement en place publique.

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Hatufim, créée par le réalisateur Gideon Raff, relate l’histoire de trois soldats israéliens qui ont été capturés au cours d’une opération au Liban et sont restés 17 ans en captivité en Syrie avant que deux d’entre eux ne soient relâchés. La série commence avec leur libération, les réactions de leurs proches, et leur réintégration évidemment difficile. Nimrod (Yoram Toledano) retrouve sa femme, sa fille qui avait deux ans lors de sa capture et son fils qui n’était pas né. Ouri (Ishai Golan), lui, retrouve sa fiancée d’alors mariée à son propre frère et mère d’un adolescent, ainsi que son père désormais veuf. Au-delà des difficultés liées à la vie en société et aux retrouvailles, les deux ex-captifs restent traumatisés par leur expérience que nous revivons à travers des flashbacks déconseillés aux âmes sensibles. Peu à peu, leurs 17 années de captivités se déroulent sous nos yeux, des secrets sont dévoilés et des soupçons émergent. Outre la joie d’avoir obtenu leur libération, certains ne peuvent s’empêcher de craindre un syndrome de Stockholm, ou pire. La complexité d’une telle situation est dépeinte à la perfection, que ce soit la proximité, la complicité et l’intimité qui se sont créées au fil des années entre les captifs, l’extrême difficulté de se reconnecter à sa famille et à ses proches, ou encore les questionnements que cela provoque notamment chez le jeune fils qui ne veut pas s’enrôler mais aussi au sein de la société israélienne. Les deux ex-captifs sont ainsi confrontés à la rage d’une partie de la population pour qui échanger leur liberté contre celle de plusieurs centaines de terroristes ou criminels est une aberration, exactement comme ce fut le cas au moment de la libération de Gilad Shalit (un an et demi après la diffusion de Hatufim en Israël). L’extrême réalisme de cette série n’est absolument pas entaché par les nécessités propre à ce format, à savoir le suspens, les rebondissements, les histoires de cœur, les intrigues multiples. Et c’est ce qui fait l’incroyable succès de cette série : elle remplit les critères relatifs au scénario qui font le succès des séries hollywoodiennes, ce qui permet de tenir le spectateur en haleine et de rendre chaque fin d’épisode insupportable, mais ne tombe pas dans le piège de la superproduction américaine avec effets spéciaux et absence totale de crédibilité (façon 24 heures chrono par exemple). Les acteurs sont tous bons, touchants, justes, crédibles, attachants ou détestables, en fonction. La deuxième saison se termine de façon à ce que l’on puisse imaginer une suite, mais elle n’est pas obligatoire. Quoi qu’il en soit, cette fin (provisoire ou pas) est gérée tout en finesse, avec beaucoup de nuances et d’émotion.

 

Le Plus : Le réalisme et la crédibilité de l’histoire et de la mise en scène.

Le Moins : Quelques petits détails, comme le fait que Nimrod n’ait aucune autre famille que sa femme et ses enfants et qu’il n’y ait aucune référence à d’éventuels parents, frères/sœurs, etc. Rien de grave mais pour la psychorigide que je suis, impossible de ne pas le noter. La fille nymphomane collectionnant les amants plus vieux pour compenser l’absence du père est, elle, un peu caricaturale. Enfin, l’absence totale de réactions ou de mentions liées à la situation politique du pays après 17 ans de captivité semble artificielle mais néanmoins compréhensible dans le cadre de la série télé.

LA scène : Parce que je ne suis pas une connasse, je ne veux rien dévoiler à ceux qui n’ont pas encore vu la série mais disons que la dernière image de la 1ère saison est démente. La scène de l’arrivée à l’aéroport et des premiers regards avec les familles est également très forte.

L’Acteur/L’Actrice : Tous. Tendresse particulière pour Assi Cohen (Amiel) et Yaël Abecassis, extrêmement touchante et juste dans le rôle de Talia, la femme de Nimrod.

Ne pas le voir si : On est une mère juive avec un fils dans l’armée en ce moment. On est assis à côté de moi ou avec un autre névropathe du même genre qui commente chaque demi-scène et fait des prédictions (souvent justes, je le précise) toutes les 30 secondes.

En bref : VOUS SAVEZ CE QU’IL VOUS RESTE A FAIRE !

 

Et en attendant, vous pouvez aussi écouter les deux chansons mentionnées plus haut. La première, je l’avais apprise en oulpan en Israël, et pour la grande amoureuse que je suis, les paroles m’ont tout de suite fait de l’effet. La seconde, magnifique, dont l’interprète n’est plus à présenter, m’a été recommandée par la sœur de François et je lui en serai éternellement reconnaissante.

Jessica

Jessica

Ex-connasse de C'est la Gêne, à la recherche d'une muse après la mort de Kadhafi, la Meuf retrouve finalement l'inspiration dans l'exil. Loin d'Israël, elle monte une filiale du pays dans son salon. Et elle vous raconte. Et La Meuf, elle s'appelle Jessica.
Jessica

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There are 3 comments for this article
  1. EAT at 01:30

    Moi qui était là au début (et à la fin…) de CLG, quelle belle surprise de recroiser La Meuf au détour d’un blog, un soir d’ennui 🙂

    Merci de revenir de nouveau. Et bienvenue à RootIsrael.

  2. Jacques Grunwald at 20:34

    Bon article, , original dans son expression. Mais des articles plus concis seraient préférables

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