J’ai été à Shoahland…la mémoire bafouée

Oriane

ORIANE COHEN

Je préfère vous le dire, si vous comptiez vous détendre et rire un bon coup, fermez la page immédiatement. Je souhaite partager mon ressenti face à la visite des camps en Pologne, et ce n’est pas vraiment marrant. Mes opinions et critiques parfois acerbes n’engagent moi, mais si vous souhaitez vous faire un avis, un conseil : allez-y, et jugez par vous-même.

 


 

Vous pensez comprendre et connaître la Shoah par cœur ? Moi aussi, jusqu’à ce voyage en Pologne au sein d’une délégation d’étudiants de l’UEJF et de syndicats étudiants. « Plus jamais ça » clame-t-on de tous les côtés. Mais plus jamais quoi ? C’est la question à laquelle nous avons essayé de répondre. Nous, jeunes étudiants, sommes partis d’un constat : le « ça » du « plus jamais » s’est vidé de son sens face aux massacres et génocides qui continuent d’être perpétrés en 2015. En choisissant de nous rendre sur ces lieux de mémoire si particuliers et empreints d’histoire, nous portons maintenant la responsabilité de transmettre.

Accompagnés par le merveilleux Benjamin Orenstein (Juif de Pologne rescapé des camps et Président de l’Amicale d’Auschwitz-Birkenau et des camps de Haute Silésie), mais aussi deux historiens nous avons pu nous recueillir, mais aussi et avant tout nous réunir pour réfléchir aux enjeux de demain.

Après un vol dans un avion à hélices bruyant et effrayant nous arrivons dans le froid de Cracovie. Au premier coup d’œil, c’est plutôt joli. On arrive dans l’ancien quartier juif, Kazimierz. Avant la guerre, 65 000 juifs y vivaient. Marcello, notre fabuleux et excentrique historien italien, nous fait remarquer que rien n’a changé ! A un détail près. Ce quartier s’est vidé de ses juifs. Aujourd’hui, on compte 130 juifs dans tout Cracovie. Sur un des lieux du film La liste de Schindler, un couple de polonais prend ses photos de mariage. Posés. Sur une place, de nombreux commerces : tout est écrit en hébreu, hummus et spécialités israéliennes à gogo, restaurants casher… Sympa ! A un détail près. Aucun de ces commerces n’est ni casher, ni israélien, ni même tenu par des juifs. Il y’a même des fautes en hébreu. En réalité, les Polonais ont compris que Kazimierz était devenu une attraction touristique, alors autant faire marcher le business…

Notre séjour se poursuit. Direction Auschwitz II-Birkenau. Comme tout le monde, j’avais vu des images, des documentaires, je savais à quoi m’attendre, mais l’immensité du camp m’a choquée : ce camp pue la mort, il est triste et silencieux. Birkenau, c’est le cinquième camp par lequel Benjamin, notre rescapé, est passé. Il se rappelle être arrivé en tant que Benjamin, en être sorti B4416. Il se rappelle des visages dans son baraquement, de l’odeur de chair humaine qui régnait sur le camp. Nous n’étions plus des hommes, dit-il.

A peine commence-t-on, un problème apparaît : le périmètre délimité par l’UNESCO a été réduit. Alors c’est marrant, on marche de la Judenrampe (lieu de première sélection) au camp et de jolies petites maisonnettes campent tout le long… A un détail près. Elles sont posées sur les rails qui amenaient à la mort. Et visiblement cela ne les empêche pas de dormir ! A vrai dire, c’est peu surprenant lorsqu’on sait que certains sont venus récupérer les briques des baraques du camp pour construire leur propre maison…

Enfin, que vous dire ! L’histoire nous la connaissons, et la voir à travers les yeux de Benjamin la rend encore plus folle. « Ecoutez les oiseaux chanter » nous dit-il, « à l’époque, les oiseaux ne chantaient pas ». Au fond du camp, près d’un crématoire un immonde monument soviétique rend hommage aux disparus. Ironie du sort, le mot « juif » n’apparaît pas. Un détail. A l’extérieur du camp ensuite, une église siège. Une église ? Pensez-vous ! C’est l’ancienne tour de commandement des SS. Une provocation, une insulte d’une virulence extrême pour les victimes des camps, et les survivants comme Benjamin qui sont forcés de voir cela. Un autre détail certainement. Puis, on suit un long parcours qui amène derrière le camp vers le Sauna (où les détenus étaient matriculés), des crématoires, et de gigantesques fosses communes. Le plus choquant, c’est qu’ici, nous sommes seuls. Terriblement seuls. Personne ne vient jusque ces lieux…

Le lendemain on s’attaque à Auschwitz I, le musée. Le Disneyland local. Vous savez, Auschwitz I c’est cet endroit qui annonce que « le travail rend libre », leitmotiv des allemands du IIIème Reich. Il faut dire que cette phrase se trouve à l’entrée de quasiment tous les camps de travail, cela n’a rien à voir avec la solution finale. Alors bien qu’on l’ait érigé comme un symbole du système concentrationnaire, ça n’en est pas un.

Déjà, re-contextualisons. Le musée d’Auschwitz a été construit dans une logique idéologique staliniste en 1947, c’est pourquoi à sa création, on ne parle pas de l’extermination des Juifs mais des « martyrs polonais », mais oh, vous savez, toujours un détail. Dès l’entrée, un souci : les chiffres énormes et déshumanisants. Il faut casser les chiffres car les cadavres empêchent de penser. Derrière les chiffres il y’a des gens, et redonner un visage, une identité à ces personnes, c’est aller à l’encontre du processus génocidaire. Rendre vain l’effort des nazis d’effacer le souvenir même de l’existence, du passage des Juifs sur Terre.

De bloc en bloc on va d’horreur en horreur. Mais le plus marquant demeurera ce bloc où l’on y observe des masses empilées de cheveux, de lunettes, des taliths, des peignes, des prothèses, de la vaisselle, des couverts, des valises, des habits d’enfants, des valises et j’en passe. Ces salles sont tout bonnement insupportables à la vue.

Le jour d’après, on s’attaque au Musée Juif de Varsovie, à défaut de pouvoir nous rendre sur le lieu du Ghetto dont il ne reste qu’un pan de mur aujourd’hui. Bon alors, ouais, c’est un joli musée, bien que bordélique, peu pédagogue, mais bon… interactif. Il se veut retracer l’histoire des Juifs en Pologne du 16ème siècle à nos jours. Oh, et vous savez, dans le ghetto de Varsovie, l’ironie de l’histoire veut que les juifs aient eu à payer le mur du ghetto, c’était donc à eux de financer leur enfermement ! Mais bon, une fois de plus, c’est un détail.

Enfin, ce moment nous l’attendions, le témoignage de Benjamin Orenstein. Il nous le livre, dans une salle glacée du Novotel de Varsovie. Nous en sommes sortis bouleversés. Je ne le retranscrirai pas, c’est bien trop long, mais j’invite tout le monde à commander son ouvrage « Ces mots pour sépulture ». Ces mots pour sépulture, car il ne peut poser de pierre sur la tombe de sa famille.

« Vous savez, la situation en France aujourd’hui me rappelle mon enfance », commence-t-il. Mon sang s’est glacé. Benjamin Orenstein n’a commencé à témoigner que dans les années 1990 : il était hors de question de remettre les pieds sur « cette terre maudite pour les Juifs ». Depuis qu’il témoigne, il ne fait plus de cauchemar. « Moi l’enfer je n’irai pas quand je serai mort car j’y ai vécu de mon vivant » clame-t-il. Aujourd’hui, c’est un militant convaincu, d’une force, d’un courage, et d’une bienveillance incroyable. Et autant dire qu’il ne cache pas son indignation face aux Polonais, et même les Alliés : « après la libération je pensais que justice serait faite. Je m’étais trompé. Le procès de Nuremberg n’était qu’une vaste parodie américaine. C’est une honte pour toutes les victimes. Je suis révolté. Je ne l’accepterai jamais ». Aujourd’hui, il raconte son histoire pour que les victimes de ce génocide ne soient pas oubliées. Enfin, à la question que tout le monde se pose, celle qui concerne sa foi, Benjamin vous répondra « Joker ! ». Et à la grande interrogation « souhaites-tu te venger ?» il répondra non. Car sa plus grande revanche c’est de vivre, et heureux.

Nous finissons notre périple à Treblinka, le centre de mise à mort, ou plutôt l’abattoir, qui a vu 850 000 juifs périr. Aujourd’hui, vous n’y verrez rien. Une belle forêt de pin, un monument massif, une pelouse verte et de grosses pierres pour sépulture. L’horreur y est encore plus criante qu’à Auschwitz II – Birkenau. Car le silence hurle. L’absence est partout.

 

Après cela, nous sommes rentrés en France, chacun reprend sa route, mais personne ne rentre indemne des camps de la mort. Ce voyage a permis de soulever des problématiques mémorielles trop souvent occultées. Qui entretient les camps aujourd’hui ? Où sont les plaques mémorielles dans l’ancien quartier Juif de Kazimierz à Cracovie et partout ailleurs en Pologne ? Qu’en est-il en Roumanie, en Bulgarie, en Lettonie ou Lituanie ? Pourquoi personne ne se rend jusqu’aux fosses communes du camp de Birkenau ? Pourquoi une ancienne tour de commandement SS est-elle devenue une Eglise ? Pourquoi des habitants polonais ont installé leur maison sur les rails qui amènent au camp de Birkenau? A-t-on rendu leurs propriétés à ces juifs qui ont été spoliés ? En Pologne non, car les morts ne réclament pas. Puis à la libération, certains malheureux sont rentrés chez eux, mais ont été tués par leurs voisins… effrayés qu’ils réclament les biens qui leur avaient volés. Cela vous semble absurde ? Moi aussi.

 

Au-delà de l’horreur et du gigantisme des camps, je rentre profondément choquée de l’oubli dans laquelle la Shoah est tombée en Pologne. Quelque chose de pourri qui se situerait entre le déni et la honte… allez savoir. Car la Shoah, ce n’est pas simplement l’extermination des Juifs dans des camps où ils sont gazés et incinérés. Non, la Shoah est un processus beaucoup plus complexe et hélas rationnel. Il est nécessaire de repenser la Shoah pour réapprendre à comprendre les processus qui amènent des hommes et femmes a priori comme vous et moi à participer activement à cette mise à mort systématique. De la discrimination quotidienne aux premières lois discriminatoires, du fichage systématique au port du brassard et à la mise en place de ghettos, de l’expulsion au travail forcé, en passant par les viols et la violence, la spoliation des biens et de la propriété, la déshumanisation puis la mise à mort totale et massive plus couramment appelée la « Solution Finale » : c’est ça la Shoah.

Ce que j’en conclue ? C’est que nous devrions tous, juifs ou non-juifs, aller en Pologne : pour voir, pour comprendre le passé, mieux comprendre notre présent, et nous battre pour un avenir meilleur. Parce qu’il ne faut pas oublier que les Nazis n’étaient pas des barbares, mais des hommes qui ont obéit aux ordres de l’infernale machine nazie, et tous sont responsables, la centralisation étatique française par exemple et son efficacité administrative a été mise au service de la solution finale. Les juifs étaient fichés par leurs communes, leurs pays, et une chose est sûre, les barbares ne font pas de fiches.

 

Benjamin a d’ailleurs fini son témoignage sur ces mots : « Si un jour vous occupez un poste important, et qu’on vous demande de faire quelque chose qui va contre votre conscience, dites tout de suite non, parce qu’après il sera trop tard… Maintenant, vous êtes devenus mes témoins, les Témoins des Témoins. »

Oriane

Oriane

Etudiante franco-israélienne à Sciences Po, pour moi, Israël, c’est plus qu’une destination de vacances, c’est une passion. Je suis tombée éperdument amoureuse du sud d’Israël, du Néguev, son immensité et son silence criant. J'ai étudié à Beersheva, à l’université Ben Gurion. Beersheva ? Mais qu’est-ce que je suis allée foutre là-bas… Allez comprendre, la chaleur aride et les tempêtes de sable, je préfère ça à l’humidité Tel Avivi, mais aussi le vivre-ensemble qui anime cette ville si différente des autres cités israéliennes.
Je suis musicienne et chanteuse à mes heures perdues, vous pourrez sûrement me croiser aux open mic’ de Tel Aviv, Jerusalem ou Beersheva. Vous l’aurez compris, artiste torturée, je philosophe (un peu trop) et joue des mots pour faire passer des messages, pour transmettre ce que je considère comme crucial.
Oriane

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