La vie devant soi

Lauriane

L.I.M

Paris, 1970.

Momo a dix ans, peut être quatorze, il en sait rien, il a pas été daté et ne veut pas qu’on l’appelle Mohammed. Il trouve que ça fait aussi con que de s’appeler Jésus-Christ en France. Momo est un fils de pute, il vit à Belleville chez Madame Rosa qui tient un clandé pour enfants de putes dans un appartement pourri au sixième sans ascenseur. Madame Rosa a 68 ans, non 66, elle n’est pas si vieille que ça. Il est Arabe, elle est Juive. Il parle le juif et sait réciter le Shma Israël en yiddish pour Madame Rosa quand elle perd la boule et crève de peur. Parfois elle sort le grand portrait d’Hitler de sous son lit et ça va mieux : c’est déjà un problème en moins, même si “depuis qu’elle est sortie d’Auschwitz, elle n’a que des soucis.”

Au début Momo savait pas, il pensait que lui et Madame Rosa étaient quelqu’un l’un pour l’autre. Qu’il n’était pas question d’argent entre eux, qu’elle l’aimait pour rien. Quand il a appris pour les mandats, ça lui a mis un coup, il en a chialé. Peut-on vivre sans avoir quelqu’un à aimer ? demande Momo à Monsieur Hamil. C’est Madame Rosa qui l’envoie, pour qu’il lui apprenne le Coran. Elle a été mandatée de l’éduquer en musulman, c’est marqué sur le reçu. Monsieur Hamil ne sait plus si c’est le Coran ou Victor Hugo qu’il a dans les mains mais Momo a décidé : plus tard il écrira les Misérables lui aussi, car c’est la meilleure chose à faire quand on a des choses à dire. Ou  alors il sera “proxynète”, il a déjà pas mal de contacts.

Il est pas tout seul chez Madame Rosa, mais c’est l’aîné. Il torche Banania, le Mahoute, Moïse, le Viet’ et tous les enfants de putes confiés à la vieille Juive pendant que leurs mères “se défendent avec leur cul” dans les rues de Paris. Il est le seul à être là à titre définitif. Il ne sait pas où est sa mère et ne sait pas qu’il en fallait une.

Madame Rosa a des fesses comme c’est pas permis. Elle a de plus en plus de mal à monter les six étages, un jour elle va en crever, c’est sûr. Heureusement il y a Madame Lola, un ancien champion de boxe Sénégalais qui “se défend” au Bois de Boulogne. Dommage que la nature n’ait pas été de son côté, elle aurait fait une bonne mère.

ll y a aussi Monsieur Amédée qui passe pour que Madame Rosa écrive des lettres à son père au Niger. Tout vêtu de rose, des chaussures au chapeau, c’est le plus gros maquereau de tous les Noirs de Paris. Par respect, il ne peut pas se vanter d’avoir les meilleurs vingt-cinq mètres de trottoir de Pigalle alors il raconte qu’il fait des études d’autodidacte, qu’il construit des ponts et des barrages, qu’il est un bienfaiteur pour son pays.

Les années passent et les gosses à s’occuper commencent à manquer, l’argent aussi. La réputation de Madame Rosa bat de l’aile à cause de la fatigue et des maladies qui la guettent. Un jour, il ne reste plus que Momo. Elle lui fait promettre de ne jamais donner son cul, même si c’est tout ce qu’il a car c’est un bien joli garçon et qu’il n’est pas comme les autres.

La santé de Madame Rosa s’aggrave, elle a de plus en plus peur qu’on vienne la chercher. Qui ? La police française. Momo la rassure, “c’est fini ce temps-là” ! Le docteur Katz est définitif : elle a trop de maladies pour une seule personne, il va falloir l’emmener à l’hôpital, elle devient sénile. Elle fait promettre à Momo de ne pas les laisser l’emmener, elle ne veut pas qu’on la force à vivre et battre le record des légumes. A partir de là, Momo va se battre contre la vie qui s’obstine à garder contre son propre gré celle qui l’a aimé plus que tout au monde. Au docteur Katz, qui est juif lui aussi, il racontera que la famille de Madame Rosa va venir la chercher et l’emmener en Israël, parce qu’ici elle n’est rien et que là-bas elle est beaucoup plus. Il ajoute qu’il va partir avec elle, sinon l’Assistance Publique risque de le choper. Plus personne ne paye de mandat pour lui depuis des années et quand son père est venu le chercher, Madame Rosa, pour le garder, lui a dit qu’elle s’était trompée, qu’elle avait confondu avec Moïse et qu’elle l’avait éduqué comme un bon juif, bar mitzvah et tout. Il a pas supporté, il avait rien contre les Juifs mais il voulait récupérer son fils dans l’état où il l’avait laissé. Crise cardiaque, il en est mort.

Momo va accompagner celle qu’il aime jusqu’à la fin, pas tout à fait en Israël mais je ne vous raconte pas tout, je vous laisse découvrir l’une des plus belles histoires d’amour que j’ai pu lire ces dernières années.


Le roman, de Romain Gary (sous le pesudonyme d’Emile Ajar) qui obtint le Prix Goncourt 1975, a été adapté au cinéma par Moshe Mizrahi en 1977 dans lequel le rôle de Madame Rosa est interprété par Simone Signoret, décrochant le César de la meilleure actrice. Le film a quant à lui reçu l’Oscar du meilleur film en langue étrangère.

Lauriane

Lauriane

Globetrotteuse virtuelle née à Léningrad en ex-URSS, je conseille les touristes sur des destinations qui me sont inconnues et je donne des cours de communication à des milliers d’internautes auxquels je n’oserai jamais parler. « Nègre littéraire 2.0», j’écris sur tout , tous les jours et surtout sur ce que je ne connais pas. Venue d’ailleurs et de très loin, j’irais ailleurs, j’espère aussi loin. Graphiste congolaise célèbre à Owando et webdesigner bulgare reconnue à Dimitrovgrad, j’attends de mourir pour vivre de mes peintures. Autodidacte, j’apprends, je digère et je partage tout ce que j’ai appris. Mon kiff : regarder les termes de recherche tapés sur Google. A chaque fois la même question : POURQUOI  ? D’après mes statistiques, les antisémites sont les plus doués à ce jeu-là, je pense même à publier un collector.
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