L’avion venait d’atterrir sur le tarmac de l’aéroport Ben Gourion (2ème prix)

Cette histoire est très librement inspirée de faits réels. Le détournement et la prise d’otages du vol SN 571 sont véridiques, les protagonistes ont tous existé et occupé les fonctions citées. En revanche, la conférence de presse narrée ici, ainsi que l’assaut de l’avion, ne sont que le fruit de mon imagination.


Chapitre 1 : Capitaine Lévy

L’avion venait d’atterrir sur le tarmac de l’aéroport de Lod de Tel Aviv. Les premiers journalistes étrangers se pressaient déjà pour descendre quatre à quatre les marches en acier de la rampe d’accès qui embrassait la porte avant du Boeing ; le joyeux cortège foulait enfin le sol de la « Terre promise », bien décidé à rencontrer le héros du vol 571, le commandant de bord Reginald Lévy. Le souffle des turbines propulsait un air chaud aux désagréables relents de kérosène, mais personne n’y prêtait attention. Chacun avait déjà en tête la conférence de presse solennelle qui se tiendrait dans quelques heures à peine, levant enfin le voile sur l’opération « Isotope » menée avec succès vingt-quatre heures plus tôt ce 9 mai 1972 par Tsahal…

Pour l’occasion, à la demande du président Zalman Shazar qui entame son deuxième quinquennat, les choses ont été prévues en grand. Plutôt que d’organiser l’événement à la Knesset au cœur de Jérusalem, on a décidé de privatiser les salons feutrés de l’Hilton, un des plus grands hôtels de Tel Aviv, construit à la hâte sept ans plus tôt. Les médias venus du monde entier se pressent derrière le périmètre qui leur est attribué ; les flashs crépitent et les caméras enregistrent déjà pour l’éternité les premières images des principaux protagonistes de cette incroyable affaire. Les héros d’un jour, plongés en pleine discussion, ignorent tout de l’agitation qui les entoure. Toutes les « stars » du gouvernement sont là, à commencer par « son meilleur homme » comme certains l’appellent affectueusement, le Premier ministre Golda Meir. Tout en discutant avec ses généraux, la femme d’acier aux cheveux gris éternellement attachés, s’allume nonchalamment une cigarette. Elle jette un œil furtif à la pièce qui se joue devant elle. Avec ces lustres éblouissants, ces tapis rouges et ces coupes de champagne qui circulent sur des plateaux en argent, on pourrait se croire au festival de Cannes. Hasard du calendrier, celui-ci se déroule exactement au même moment en France. Mais en guise de chef d’orchestre ce soir, ce n’est pas le réalisateur Joseph Losey, président du jury, mais bien elle. La majeure partie de la salle est réservée aux ministres, aux officiels, aux ambassadeurs et autres représentants politiques de tous bords venus d’Europe et des Etats-Unis. Les pontes des forces de défense d’Israël (FDI) et de la sécurité intérieure sont là, bardés de médailles chèrement gagnées, notamment lors de la Guerre des Six Jours. Sont aussi présents, plusieurs membres des familles des proches impliqués. Sur une estrade, derrière une grande table garnie de trois micros rutilants, se trouvent assis le ministre de la Défense, Moshe Dayan, à sa gauche le capitaine Reginald Lévy et à sa droite, le commandant de l’unité d’élite, Sayeret Matkal, Ehud Barak. Comme l’exige le protocole, des drapeaux blanc et bleu avec l’étoile de David en leur centre encadrent les intervenants.

Moshe Dayan toise de son œil unique l’immense espace, et sans avoir à s’adresser à la foule, dans un simple raclement énergique de gorge, obtient un silence religieux. Sans doute le privilège des hommes à poigne. Dans un anglais parfait, le général borgne prend la parole.

– « Mesdames, Messieurs, si vous le voulez bien, nous allons débuter cette conférence de presse, mais avant de céder la parole aux personnes qui sont à mes côtés, je souhaiterais faire un bref rappel des faits :

Lundi 8 mai, le vol 571 de la compagnie belge Sabena a décollé de Bruxelles à destination de Tel-Aviv-Lod via Vienne. L’équipage était composé de dix personnes : quatre hôtesses de l’air, deux commis de bord, un mécanicien de bord accompagné de son chef Georges Tacquin. Ils secondaient le 1er officier Jean-Pierre Herinckx et enfin, le commandant de bord, Reginald Lévy. Lors de l’embarquement en Belgique, deux terroristes palestiniennes de l’organisation Septembre Noir sont parvenues à introduire à bord du Boeing 707 des revolvers en pièces détachées dissimulés dans leurs trousses de maquillage, des grenades à main placées dans des boîtes de talc et également des explosifs cachés dans leurs sous-vêtements. Lors de l’escale à Vienne, elles ont été rejointes par deux autres terroristes, dont le chef du commando. Vingt minutes après le décollage, alors que l’appareil se trouvait à la verticale de Sarajevo, Ahmed Mousa Awad, Abdel Aziz el Atrash, Theresa Halasseh et Rima Tannous, se sont précipités vers le cockpit, armés d’explosifs et de pistolets. Très rapidement, ils ont exigé la libération de 317 congénères enfermés dans nos geôles et un laissez-passer pour leur permettre ensuite de gagner le Caire en Egypte. En cas de refus, les suspects menaçaient de faire exploser l’avion avec son équipage et ses quatre-vingt dix passagers…

Tandis que le militaire déroule son discours de façon clinique sous les regards attentifs de l’assistance, à ses côtés, le pilote Reginald Lévy est ailleurs. Il ne peut s’empêcher de revivre les trente heures complètement folles durant lesquelles sa vie n’a plus tenue qu’à un fil. Pourtant, juste avant le drame, en ce lundi ensoleillé, tout semblait lui sourire, à commencer par sa femme Dora, venue fêter les cinquante ans de son époux le jour-même. Puis, tout avait basculé, le rêve s’était effacé pour céder la place au cauchemar. Malgré la surprise et la violence de l’attaque, à son grand étonnement, il avait su garder son sang-froid face aux pirates de l’air qui avaient osé envahir SON cockpit ! Il s’était même permis une boutade qui aurait pu lui couter cher lorsqu’il avait prononcé dans le microphone à ses passagers ce message laconique : « Comme vous pouvez le voir, nous avons des amis à bord ! ».

Alors qu’il était menacé d’une arme contre sa tempe et qu’une grenade était pressée contre son ventre, il avait malgré tout essayé de nouer un semblant de contact pour éviter que la situation ne se crispe encore plus, parlant avec les « révolutionnaires » de voyages à travers le monde et même de sexe… un comble. Il était surtout parvenu à envoyer des signaux de détresse à la tour de contrôle de Lod. Durant les premières minutes de l’attaque, les quatre membres diaboliques du Septembre Noir s’étaient immiscés entre les passagers paniqués pour séparer les Juifs des autres voyageurs. Certains, porteurs de la kippa, eurent même droit à des bâtons de dynamite entre les jambes. Pour le pilote, il n’y avait aucun doute, ces individus étaient prêts à tout, y compris à faire sauter l’avion en cas d’échec des négociations.


 

Chapitre 2 : Opération « Isotope »

Une heure avant l’atterrissage, dans un bunker du Mossad, grâce aux nombreux échanges radio entre l’appareil et les autorités au sol, un conseil de crise présidé par Moshe Dayan est déjà en place. Le nom d’Ali Hassan Salameh est sur toutes les bouches, il s’agit sans aucun doute de l’homme qui a préparé cette attaque. Né d’une famille riche palestinienne pro-nazie, il est le cerveau de l’attaque. Avant même d’envisager des négociations, une opération de sauvetage est en train de voir le jour. Jamais l’État d’Israël ne prêtera le flanc au terrorisme. Le ministre de la Défense prend la parole devant ses conseillers, des responsables du renseignement et des chefs de groupes d’intervention.

– Dès que le Boeing se pose au sol, je veux qu’il soit tracté sur une piste désaffectée. Une première équipe sera chargée d’immobiliser l’avion. (Il s’interrompt et s’adresse au directeur du Mossad, Zvi Zamir).

– Qu’avez-vous prévu pour éviter toute tentative d’envol inopinée ?
– Une équipe dégonflera les pneumatiques et procèdera à une vidange du liquide de frein des roues. Nous empêcherons ainsi tout redémarrage. L’intervention a été chronométrée par le service technique, cela ne prendra qu’une dizaine de minutes. Nous procéderons aux manipulations pendant que les négociations seront entamées et que l’attention se portera sur les requêtes des fedayin. Le pilote prétextera ensuite un problème technique rendant impossible tout décollage. Á ce moment, nous proposerons d’envoyer des agents d’entretien pour la réparation, ainsi que des provisions pour le ravitaillement pour les personnes à bord.
– Parfait. Ehud, Il faut que votre groupe se tienne prêt.
-Mon général, l’unité d’élite « Sayeret Matkal » que je dirige est en train de recevoir à l’heure où je vous parle des tenues de techniciens pour dix-huit hommes. Nos armes seront dissimulées sous nos combinaisons et dans des boîtes à outils.
Dayan, sous son œil attentif, malgré sa concentration, laisse apparaître un sourire carnassier. Ce n’est pas de la satisfaction, mais de la nervosité. Certes, il en a vu d’autres, mais il sait que malgré toutes les précautions, la vie de 90 passagers est en jeu… il sait aussi que les

regards du monde entier sont portés sur les moindres faits et geste de son jeune pays. Ses services de renseignement ont failli, ils n’ont pas vu venir la menace.
– Nous faisons un nouveau point dans une heure, la nuit sera longue nous le savons. L’opération est baptisée : « Isotope ».

Il se leva et quitta la table. Dans sa tête résonnait une phrase d’une pièce de Sartre écrite la même année que la création de l’État pour lequel il se battait de toutes ses forces depuis des années maintenant : « Moi j’ai les mains sales. Jusqu’aux coudes. Je les ai plongées dans la merde et dans le sang. Et puis après ? Est-ce que tu t’imagines qu’on peut gouverner innocemment ? ».

Pendant ce temps, le Boeing amorçait sa descente pour Lod. Les passagers l’ignoraient encore, mais ils allaient devoir encore patienter de longues heures avant de pouvoir respirer autre chose que de l’air conditionné. Plus tard encore dans la nuit, le 1er officier Jean-Pierre Herinckx se faisait offrir un thé par une des ses geôlières âgée d’à peine 18 ans… En guise de bracelet, la jeune femme portait à son poignet une grenade attachée par un petit câble électrique. Malgré cet « artifice » peu engageant, cette ancienne étudiante infirmière restait très séduisante. La frontière entre les assiégés et les bourreaux commençait-elle à s’effacer ?


 


Chapitre 3 : « Nulle terre sans guerre » 
(Proverbe français)

Derrière le hublot, Ahmed s’allume une cigarette et lâche vers le plafond de la carlingue une large bouffée de fumée blanche en signe de jubilation. Après plus de vingt heures enfermé avec ses partenaires et les otages, il sent de nouveau une tension palpable dans les allées de l’appareil. Les passagers sont épuisés, quant à Abdel Aziz, il commence à s’impatienter. Moshe Dayan a promis une première vague de libération de prisonniers palestiniens ; sur les 317 noms cités toute la nuit jusqu’à quatre heures du matin, les premiers hommes vont être enfin relâchés. Il aperçoit au loin les premières silhouettes de détenus qui se massent sur le tarmac. Il voit aussi s’approcher à bord de deux véhicules des techniciens vêtus de leur salopette blanche.

C’est bon signe, les Juifs obtempèrent. Si tout se passe comme prévu, dans quelques heures, il volera bientôt vers le Caire et sera accueilli en héros par ses frères d’armes. Les réparateurs sont là, au pied de l’appareil. Le pilote Reginald Lévy et le mécanicien Georges Tacquin sont envoyés à leur rencontre pour une fouille au corps. Il ne s’agirait pas de se faire avoir à la dernière minute par des soldats déguisés. Le chef mécanicien sort de la poche d’un des hommes en combinaison une lampe de poche, il l’agite pour qu’elle soit vue par les fedayin. Tout va bien, c’est sans danger. Les visiteurs ont le droit de monter à bord et sont autorisés à réparer la panne. Ahmed regarde sa montre, il est 16 heures. Il a tout juste le temps d’écraser son mégot au sol quand soudain, il entend un coup de sifflet strident. Les portes de secours de la carlingue viennent de s’ouvrir…

A 15h45, dans le hangar le plus proche de la piste désaffectée, non loin de l’oiseau inerte en acier, Moshe Dayan en personne assiste aux derniers préparatifs du commando. Derrière lui, se trouve le chef du commandement du sud de l’armée, il s’appelle Ariel Sharon, à ses côtés, se trouve le ministre des Transports, Shimon Peres. Les dix huit soldats de l’unité d’élite des forces spéciales Sayeret Matkal sont debout, au garde à vous, ils écoutent leur chef Ehud Barak. Difficile d’imaginer que ce petit homme, avec son visage poupon et son regard juvénile, a brillé par ses nombreux faits d’armes en 1967.

– Messieurs, dans 15 minutes, nous allons donner l’assaut. Grâce aux précieuses informations données par le pilote Lévy, nous savons que les portes arrière de secours ne sont pas verrouillées. Nous aurons face à nous quatre individus, deux hommes et deux femmes, armés et dangereux. Il faudra agir vite pour les neutraliser et éviter qu’ils n’enclenchent leurs détonateurs ou grenades. Nous avons cinq équipes pour cinq ouvertures : l’entrée principale, la porte arrière, la porte de secours et les deux ailes de l’avion. Voilà, pour le reste, vous savez ce que vous avez à faire. Yehi ratzon she elohim yishmor alenu (Que D. nous protège).

Ahmed regarde tétanisé la porte arrière s’ouvrir à quelques mètres de lui. Il n’entend pas les cris des passagers… il ressent à peine les balles traverser son corps de part en part. Une première décharge électrique le touche à l’abdomen, une seconde dans le cou. Un ultime projectile

se loge au-dessus de ses yeux. Il s’écroule par terre, inerte, il ne respire plus. A l’avant de l’appareil, Abdel Aziz n’a lui aussi rien vu venir. Les balles fusent de tous les côtés, pas moins d’une dizaine de trous sont visibles sur son corps. Avant de s’éteindre, il se demande comment a-t-il pu faire pour oublier de verrouiller les portes de l’habitacle. Dans le cockpit, une autre partie très serrée se joue. Les soldats Benjamin Netanyahu et Marko Ashkenazi fouillent la jeune femme qu’ils viennent de capturer. Ils veulent aussi savoir ou sont cachés les explosifs. Pour impressionner la terroriste, Marko Ashkenazi, approche son arme chargée et la frappe avec la crosse de son pistolet. En faisant ce geste, il presse malencontreusement son doigt sur la détente. Le coup de feu part et blesse le biceps de Benjamin Netanyahu.

Au milieu de l’allée, Rima Tannous est ligotée, pieds et poings liés sur le ventre. Tout est fini.



Épilogue

Reginald Lévy revient à lui, le ministre de la Défense termine son exposé. Dans quelques secondes, il va être assailli de questions. Il regarde sa femme Dora, lui fait un sourire. Ce soir, tard dans la nuit, il pourra fêter son anniversaire.

 

Par Stéphane Benaïm

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