Noemie Benchimol
NOEMIE BENCHIMOL


Je précise d’où je parle. Je suis une juive, sioniste de gauche, israélienne, orthodoxe. Je suis de ceux qui appellent à une introspection en profondeur de notre système éducatif et moral, qui sont pour prendre acte de ces actes monstrueux et de ne pas les diluer dans la bien-pensance « not in my name » ou bien la théorie des « loups solitaires ». Toutefois, cette mise en chantier profonde ne sera possible que si les faits sont respectés scrupuleusement, si l’exactitude minutieuse est doublée d’une très grande honnêteté intellectuelle. Je crois que si cet article m’a aussi profondément agacé, c’est avant tout parce qu’il donne des arguments tout cuits à tous ceux de ma communauté qui voudraient éviter la réflexion en se cachant derrière une paranoïa que cet article vient alimenter. C’est impardonnable. Tout comme il est impardonnable qu’un journal avec tant de crédibilité que Libération se laisse aller à publier des erreurs factuelles et des articles fleuves sans aucune prise sur la réalité, donnant ainsi aux complotistes et autres méfiants du système journalistique, du grain à moudre.

Mes commentaires sont entre parenthèses. J’y pointerai les erreurs factuelles, les erreurs de raisonnement et les erreurs d’analyse. Certaines m’ont été suggérées par un post Facebook du journaliste Michaël Blum. Je mettrais MB à côté de celles –là.


 

“Juifs ultras, le péril terroriste”. Par Nissim Behar (http://www.liberation.fr/monde/2015/08/02/juifs-ultras-le-peril-terroriste_1357892)

La mort d’un bébé palestinien après une attaque menée par des extrémistes juifs a mis au grand jour la violence de colons liés à des écoles talmudiques

  • (liés par quels liens? Sont-ils mandatés, envoyés par ces écoles talmudiques ? C’est faux. S’il s’agit simplement de dire qu’ils ont fréquenté, à un moment donné de leur vie, une yeshiva (qetana, ou gedola ou encore une yeshiva tihonit), comme à peu près 100% des jeunes religieux, il faudrait alors parler de ces « Djihadistes français liés aux écoles de la République », ce qui sonnerait pour le moins bizarre. Nissim Behar sait-il que, sociologiquement, ces jeunes voyous sont ce que l’on appelle des shababniks, c’est-à-dire ces jeunes religieux sans éducation ni savoir et encore moins talmudique, qui sombrent dans la délinquance, le racisme tout en gardant les apparats de la religion alors qu’ils sont le plus souvent sans liens sociaux avec leurs familles ou de quelconques éducateurs ? C’est le cas de la majorité. Il arrive que certains soient fanatisés par un théoricien raciste du suprématisme juif, mais ce n’est pas le cas majoritaire. Là encore, cela n’ôte rien à la gravité de l’existence de tels groupuscules en général dirigés par un jeune adulte à peine plus âgé que ses ouailles)

Des courants actifs depuis les années 80 qui bénéficient d’une certaine impunité

  • (D’emblée, les concepts vagues et l’introduction subreptice de la tolérance israélienne envers le terrorisme juif. Ce qui ne manque pas de piquant lorsqu’on sait à quel point les milieux de la droite religieuse trouvent que la justice israélienne est gangrenée par la gauche pro-arabe et pro-palestinienne. Nissim Behar et la droite religieuse israélienne partagent le même présupposé, qui est faux : la justice israélienne serait arbitraire, menée par les sentiments politiques des juges et leur bon vouloir. Au risque de décevoir les uns et les autres, la justice israélienne est comme toutes les justices démocratiques : judiciaire. Ce qui veut dire qu’elle ne fonctionne pas avec des bons sentiments ou des arrières pensées idéologiques mais avec du droit.)

On s’engueule beaucoup dans la salle des pas perdus des palais de justice israéliens. Et l’on s’y bat parfois. Jeudi à Nazareth, ce sont pourtant des cris de joie qui ont résonné devant la porte du tribunal de district (l’équivalent d’une cour d’appel) lorsque Moshe Orbach, 24 ans, a été autorisé à quitter la prison pour être assigné à résidence. Cette décision était tellement inattendue que son avocat en a eu la larme à l’œil

  • (le journaliste utilise le style narratif pour nous relater sa vision de l’histoire. Là aussi, je ne suis pas du tout de ceux qui militent pour la dictature des « faits rien que des faits » dans le journalisme. Le talent des grands journalistes est souvent de savoir raconter une histoire et parfois de faire passer leurs propres idées avec génie. Ici toutefois, les sabots sont si gros que ça en devient problématique. Cette décision était inattendue, dit-il. Mais inattendue de qui? N’est-ce pas le propre du processus judiciaire que la décision ne soit pas connue à l’avance et soit parfois surprenante ? A-t-il eu en mains le jugement justifiant la décision ? Sur quels arguments juridiques a-t-elle été prise ? C’est cela qui est intéressant. Car c’est là que se niche peut-être le vrai problème. La justification du juge est-elle pertinente, cohérente ?)

Considéré comme «extrêmement dangereux» par le Shabak (la Sûreté générale israélienne, plus connue en Europe sous son ancien nom de «Shin Beth»), cet habitant de Bnei Brak (une ville ultra-orthodoxe jouxtant Tel-Aviv) est en effet soupçonné d’avoir participé à de nombreuses attaques antimusulmanes. Il est également accusé d’avoir, avec trois autres individus, mis le feu le 18 juin à l’église de la Multiplication, un important lieu saint chrétien de Tibériade. Si Orbach avait été palestinien, il aurait été jugé de manière expéditive par un tribunal militaire siégeant à Beth El, une colonie de Cisjordanie, et aurait écopé vite fait d’une peine de prison d’au moins quinze ans. Mais en tant que ressortissant d’Israël

  • (Le paragraphe de la pensée facile truffé d’erreurs. D’abord, erreur d’une argumentation contrefactuelle de type « si ma tante en avait, je l’aurais appelé tonton ». Ce qu’aurait écopé Orbach s’il avait été palestinien, Nissim Behar n’en sait rien, ou sinon je demande un cas circonstancié, et comparable. Ensuite, Beth-El n’a pas de tribunal militaire (MB). Notons la connotation péjorative du « vite fait » qui évoque là encore une justice discrétionnaire et expéditive. Erreur dans le terme utilisé, « ressortissant ». On dit « citoyen». Un ressortissant est un individu habitant dans un autre pays que celui dont il est originaire et qui est protégé par autorités consulaires et diplomatiques de son pays d’origine. Enfin, je ne vois pas où est le scandale dans le fait qu’un citoyen a droit à la justice et à un procès équitable. J’imagine mal l’auteur s’offusquer que des meurtriers et des délinquants aient le droit à une justice égalitaire en France. C’est même le principe de la justice, sortir de la sphère de la vengeance pour entrer dans celle du droit. Et oui, il arrive qu’à la faveur d’un vice de forme ou d’un alinéa obscur du code civil, un meurtrier soit relâché. La justice est à ce prix. On ne peut pas proportionner la justice au degré d’indignation de chacun car ce dernier est subjectif et que les indignations rentrent en concurrence les unes avec les autres. Dernier point,  pourquoi diable Nissim behar ne cite-t-il pas les rapports de l’ONG Yesh Din « il y a une justice » qui assiste les palestiniens dans leurs procédures juridiques auprès du district de police de Cisjordanie? Voilà des chiffres, des enquêtes circonstanciées. Et de quoi étayer l’idée d’un deux poids deux mesures. Selon ce rapport, c’est la police et non les tribunaux, qui semblerait traiter différemment les plaintes de palestiniens ayant trait à des actes racistes ou nationalistes et les faire traîner pour qu’elles n’aboutissent pas.)

il est jugé par une cour pénale. Orbach est considéré comme un délinquant «ordinaire» et bénéficie des nombreux droits accordés aux prévenus.

  • (Là aussi, connotation péjorative de « bénéficie », comme si on lui faisait un cadeau parce qu’il était juif. Sous-entendu : entre juifs on se fait des cadeaux qu’on ne fait pas aux palestiniens. Ne vous méprenez pas, je suis la première à critiquer la sévérité et l’obscurité des tribunaux militaires israéliens et j’aurais moi aussi aimé que les processus soient aussi transparents que dans une cour de justice citoyenne, mais les procédés argumentatifs du journaliste sont scandaleux)

«INTÉRÊTS DU PEUPLE JUIF»

Ces droits, les amis d’Orbach impliqués dans les activités violentes de Lehava, une organisation raciste juive fort active depuis les années 2011-2012, ou dans celle de Tag Mehir («le prix à payer» en hébreu), un courant prônant l’attaque de villages palestiniens chaque fois qu’une décision du gouvernement ou de l’armée « est contraire aux intérêts du peuple juif», en profitent quasiment tous les jours. Certes, la police les arrête, mais la justice les relâche rapidement. Faute de preuves. Pourtant, le terrorisme juif, que les chroniqueurs israéliens qualifient de «jihadisme juif» depuis que deux individus opérant dans le village palestinien de Douma ont lancé des cocktails Molotov dans le salon de la famille Dawabsha, vendredi, n’est pas une nouveauté en Israël. Il est apparu en 1980 lorsqu’une organisation terroriste baptisée Hamakhteret («le réseau») a perpétré une série d’attentats visant des maires palestiniens liés à l’OLP.
Peu après son démantèlement par le Shabak en 1984, le groupe Terror Neged Terror («Terreur contre terreur», TNT) a pris le relais jusqu’à ce que ses membres soient également arrêtés. Dans la foulée sont apparus des «loups solitaires» tels Amir Poper, qui a assassiné sept Palestiniens et en a blessé onze autres en 1990. Ou Yaakov Teitel, un Israélo-Américain condamné pour avoir tué deux Palestiniens et perpétré un attentat contre Zeev Sternhel, un professeur de l’université de Jérusalem hostile à l’occupation. Cependant, le plus connu de ces «loups solitaires» est sans conteste Baruch Golstein, un pédiatre originaire des Etats-Unis résidant dans la colonie de Kyriat Arba qui a, le 25 février 1994, massacré 29 Palestiniens en prière dans la mosquée d’Hébron, afin de saboter les accords de paix d’Olso conclus cinq mois auparavant. Vingt ans après sa mort – les Palestiniens survivants du massacre d’Hébron l’ont lynché sur place

6) (Ironie de l’histoire, ici Nissim Behar ne semble pas souhaiter que Baruch Goldstein ait eu le droit à un procès équitable ! Je ne suis pas du tout d’accord avec l’appellation de « loups solitaires », ces gens-là avaient une assise théorique et idéologique forte)

– Goldstein est considéré comme un kadosh (saint) par les partisans du «Prix à payer».

FINANCEMENT PUBLIC
Dans les yeshivot (écoles talmudiques) de Cisjordanie où de nombreux jeunes gens résident en internat, le livre interdit Goldstein, Hagever («Goldstein, le mec») ne circule même pas sous le manteau : on l’étudie durant les cours.

(Là aussi, des rumeurs et des fantasmes. Jamais entendu parler de ce livre et encore moins qu’il soit étudié. A défaut de faits circonstanciés, là aussi Nissim Behar participe à la mythologie ambiante. Imaginer qu’il soit étudié est même grotesque quand on connait un peu ce milieu, ce qui semble ne pas être le cas de l’auteur MB)

En même temps qu’un manuel pratique intitulé Comment brûler une mosquée et que la Torah des rois, un traité de théologie expliquant qu’il est permis de tuer des non-juifs. Y compris des bébés. Ces yeshivot sont financées par l’Etat et leurs rabbins sont des fonctionnaires publics censés s’abstenir de toute prise de position politique.

(Fonctionnaires de l’Etat? Mais quelle ineptie! Les yeshivot sont soutenues financièrement à titre d’organismes éducatifs et à la faveur du statu quo qui existe depuis le début de l’état d’Israël entre les orthodoxes et l’état. S’ils étaient fonctionnaires, ils en auraient le statut, ce qui n’est pas le cas et il n’existe rien qui ressemble à un devoir de réserve ici, ce qui est regrettable. On peut regretter le fait que l’Etat finance l’éducation religieuse mais c’est un tout autre débat.)

. Pourtant, voilà des années que le Conseil des rabbins de Judée-Samarie (la Cisjordanie occupée) incite ses ouailles à «résister»

(Ce conseil n’existe plus depuis longtemps déjà MB).

Coauteur de la « Torah des roi »s et ancien «conseiller spirituel» de Goldstein, le rabbin Dov Lior est d’ailleurs la principale figure de ce forum fort influent

(Dov Lior, que je ne porte pas dans mon cœur pour ses déclarations racistes, n’avait pas besoin que Nissim behar le rende auteur d’un livre qu’il a seulement préfacé, pour devenir antipathique. Là encore la désinvolture intellectuelle sert par un effet de miroir la cause qu’elle veut critiquer. D’ailleurs pour être encore plus précis, Dov Lior a écrit une asmakhta, terme rabbinique voulant dire un texte soutenant le livre. L’information était pourtant disponible en français sur Wikipedia. L’auteur de « La Torah des rois » est Itshak Shapira. Le fait que Goldstein ait eu un conseiller spirituel contredit l’appellation « loup solitaire » utilisée plus haut)

Parmi les best-sellers en vogue dans ces milieux figure aussi un recueil de conseils sur la manière de résister aux interrogatoires du Shabak rédigé par Noam Federman, un colon d’Hébron impliqué dans de nombreuses violences, dont un projet d’attentat contre une école arabe pour filles en 2002. Grosso modo, Federman recommande à ses fans d’éviter tout contact avec la police et les membres du Shabak. De ne pas se rendre aux convocations et de ne même pas révéler leur identité.
«Face à nous, ces suspects, dont certains sont à peine âgés de 14 ans, se comportent comme un mur de béton. Au mieux ils prient, au pire ils se taisent», reconnaît Menachem Landau, l’ex-responsable du «département juif» du Shabak. Qui poursuit : «Ces gens-là ont été élevés dans la haine de l’autre par leurs parents et leurs rabbins. Pour eux, désacraliser des mosquées, incendier des maisons palestiniennes ou se livrer à des déprédations sur les voitures arabes n’est rien d’autre qu’une activité militante comme une autre.»

Si le Shabak et le service de renseignements de la police israélienne ont démantelé de nombreuses cellules terroristes juives depuis 1980, il a fallu attendre 2013 pour qu’ils intensifient de manière notable la traque des exaltés du «Prix à payer». Cette année-là, une unité policière spécialement créée à cet effet a même utilisé un drone pour filmer et prendre en filature un habitant de la colonie d’Eli qui venait de scier des dizaines d’oliviers palestiniens. Selon les estimations du Shabak, les «jihadistes juifs»susceptibles de perpétrer des attentats seraient environ 500. Nombre d’entre eux résident dans des outposts, des colonies créées sans l’accord de l’Etat hébreu mais protégées par lui, ainsi que dans des implantations «officielles» telles Hébron, Itzhar (région de Naplouse), Bat Ayin où deux réseaux terroristes ont été démantelés depuis le début des années 2000… Autour de ce noyau gravitent quelques milliers d’élèves de yeshivot ainsi que des «jeunes des collines», des colons de la deuxième génération nés dans les Territoires occupés et qui trouvent que leurs parents se sont trop embourgeoisés. Plutôt que de passer leur temps chez papa-maman dans les grandes colonies établies, ceux-là préfèrent vivre entre eux, sans confort moderne et sans contrôle, dans des tentes et des conteneurs installés au milieu de nulle part (on connaissait la psychologie de bac à sable, voici la sociologie à la petite semaine).

GRENADE VOLÉE
Mais il existe également de nombreux extrémistes juifs en Israël même. «Nous sommes en guerre contre les Arabes, contre les laïcs, contre les gays, les gauchistes et les drogués. Bref, contre tous ceux qui portent atteinte à la nature juive et sacrée d’Israël», nous a déclaré Adir Yossef (26 ans), un habitant de Yokneam condamné en mai 2014 à quatorze mois de prison pour une série de déprédations contre des propriétés d’Arabes israéliens.

(Certes, les opinions extrémistes sont de plus en plus courantes et à mon avis créent le lit qui permet à des déséquilibrés le passage à l’acte. Toutefois, si la parole raciste est libérée, il faut aussi, sans l’excuser, la mettre en contexte. En général, ces propos font partie d’une rhétorique de groupe qu’il convient d’avoir pour bien prouver sa fidélité. Mais tout comme les palestiniens appelants à la mort d’Israël et de juifs ne passeront pas dans leur majorité à l’acte, ainsi des israéliens d’extrême droite).

Ex-dirigeant d’un groupe terroriste fort de quatre personnes, Nehamia Mashbaum a été condamné à quinze ans de prison pour avoir, le 16 novembre 1992, balancé une grenade volée à Tsahal (l’armée israélienne) dans le souk de Jérusalem (30 blessés). Libéré au bout de dix ans, il jure s’être rangé des voitures. Et il s’inquiète de l’évolution des jeunes de Cisjordanie. «Ça va déraper de plus en plus souvent et de plus en fort, dit-il.La plupart de mes ex-amis sont coupés de la réalité israélienne. Ils sont d’ailleurs coupés de la réalité tout court. Quand on se croit mandaté par Dieu, on n’a plus de limite.»

(Et quand on se croit mandaté par le Bien, on ne s’embarrasse pas des détails techniques)

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