Noemie Benchimol
NOEMIE BENCHIMOL

Dans la communauté, il y a régulièrement des noms tabous, des noms à ne surtout pas prononcer car ils provoquent instinctivement l’ire de nos coreligionnaires. Pendant un moment, ce fut Charles Enderlin. La semaine dernière, c’était le dessinateur Plantu. Le lourd Plantu qui nous a bien scandalisés avec sa caricature représentant les Israéliens unis dans une violence d’Etat envers les Palestiniens.

caricature Plantu

Je pense d’ailleurs que cette caricature devrait être utilisée comme test psychologique, à la manière des questionnaires d’Adorno dans ses Etudes sur la personnalité autoritaire, pour savoir si vous avez des tendances fascistes et antisémites. Si spontanément vous vous sentez en empathie avec cette caricature, vous pouvez être sûr (si vous ne le saviez pas déjà) que vous êtes un antisémite. Si la caricature vous hérisse instinctivement les poils, vous pouvez être quasi-certains (si vous ne le saviez pas déjà) que vous êtes juif. Si elle vous laisse indifférent, hésitant, c’est que vous êtes sans doute ignorant de la situation israélo-palestinienne. Pour vous je peux faire quelque chose. Le traitement, c’est l’Histoire.

Face à cette caricature moisie de relents année 30, il y avait pourtant une seule chose à ne pas faire. Et évidemment certains membres de la communauté ont plongé la tête la première. Cette fois, c’est le BVNCA et son inénarrable directeur Samy Gozlan, trop heureux de montrer qu’il était actif dans la lutte contre l’antisémitisme, qui s’est empressé de porter plainte pour incitation à la haine raciale. Le directeur des relations internationales du Centre Simon Wiesenthal a également rejoint le concert des indignés, condamnant Plantu et sa haine d’Israël et le journal « le Monde » pour sa complicité.

Que c’est intelligent ! Comme ça, au lieu de simplement montrer la médiocrité crétine d’un mauvais dessin, ses emprunts à l’iconographie antisémite, on place Plantu dans la position très enviable de l’héritier de Charlie Hebdo, du défenseur de la liberté d’expression face à ces juifs censeurs qui veulent réduire au silence tous ceux qui ne leurs plaisent pas ou qui heurtent leur sensibilité. C’est une erreur stratégique de débutant. 

En effet, de deux choses l’une :

  • Ou bien Plantu sera condamné pour ce dessin, ce qui me parait hautement improbable mais bon, supposons le pour les besoins de l’argumentation, et il pourra alors se targuer d’avoir été la victime d’une justice vendue aux juifs. Il sous entendra que si on veut le faire taire, c’est sans doute parce qu’il dit des vérités gênantes. On aura en sus le droit au couplet sur l’impossibilité de critiquer Israël sans être condamné pour antisémitisme. Son aura auprès de ses amis en sortira grandie. Pas souhaitable.

 

  • Ou bien Plantu ne sera pas condamné et le BVNCA sera débouté, ce qui me semble plus probable (si encore la plainte est retenue). Plantu se pavanera alors en disant : Voyez, la justice ne m’a pas condamné, preuve que mon dessin n’est pas antisémite. Je suis le parangon de la liberté d’expression et de la gouaille moqueuse à la française. Il sous entendra qu’on (les juifs paranoïaques et censeurs) aurait bien voulu le faire taire mais qu’il ne se taira pas sur les méfaits d’Israël. Pas souhaitable non plus, et ridicule pour nous.

 

Et pourquoi pas tout simplement une troisième voie que je vais tenter de défendre : analyser son dessin pour démontrer par la force de l’argumentation qu’en plus d’être nauséabond et de caresser les antisionistes/antisémites dans le sens du poil, il est une image impossible ? Que ce dessin met au jour son ignorance crasse de la situation en Israël et en Palestine ? Qu’il est le reflet de son cerveau manichéen? Que cette caricature, au lieu de faire ce que font les bonnes caricatures, exagérer un trait de la réalité pour mieux la saisir, fait ce que font les très mauvaises caricatures, à savoir servir une idéologie prédéfinie, qui est ici la bien-pensance antisioniste ?

Certes, vous pourriez me rétorquer que faire appel aux concepts de l’iconographie, à Panofsky et à Daniel Arasse, pour analyser un dessin de Plantu, c’est un peu comme utiliser un F16 pour enc…tuer une mouche, et vous auriez raison. Mais je vous réponds que c’est un moindre mal en regard de l’arsenal judiciaire qui produit les effets pervers que l’on connait avec Dieudonné.

J’ai bien conscience d’avoir une position assez rarement partagée au sein de la communauté contre les lois mémorielles et la pénalisation des opinions racistes et antisémites. Toutefois, je pense qu’en ces sujets douloureux et trop souvent principiels (on en fait une affaire de morale alors même que la justice n’a pas à légiférer sur le bien et le mal mais sur le légal et l’illégal), l’efficacité est un facteur pragmatique à prendre en compte.

De quoi s’agit-il ? De faire reculer les opinions racistes et antisémites ou bien d’apaiser une communauté blessée par la haine ? De soigner un mal sociétal ou bien de cautériser des plaies à vif ? Si ces lois ont pour objectif de répondre à ma première alternative, je crois qu’il est bien évident que ces lois échouent dans leurs objectifs. Qu’on me nomme une seule personne qui a fait repentance après avoir été condamné pour des propos racistes !

 Ce qui se passe par contre, c’est que les membres des groupes antisémites et racistes développent des trésors d’ingéniosité pour passer entre les mailles du filet, inventent de codes de communication pour se reconnaitre, pour que vous sachiez ce qu’ils ont en tête sans pouvoir les traduire en justice.  Ils posent en victimes de la censure et en défenseurs de la véritable liberté d’expression. Dans la guerre de la communication, ils sortent vainqueurs, même lorsqu’ils sont condamnés (genre d’effet Streisand ou encore du jeu Pile je gagne, Face tu perds)

Car que je saches, on ne peut pas condamner quelqu’un pour une arrière-pensée ou un                   sous-entendu puant. Et ce n’est pas souhaitable non plus. Je crois que je n’aimerais pas du tout une telle justice liberticide. J’ai en mon douloureux souvenir le compte rendu d’une audience où la juge essayait de faire cas au symbole de l’Ananas utilisé par Dieudonné pour signifier la shoah et que Dieudonné, avec son sourire sinistre, la mettait en difficulté avec ses sous-entendus jamais explicités. Le phénomène est analogue (lehavdil) aux techniques d’écriture développées par les penseurs soumis à la censure religieuse pour faire passer leurs idées sans risquer la condamnation ou l’excommunication.

  Là aussi, faire appel à Léo Strauss et à son magistral la Persécution et l’art d’écrire pour parler de Dieudonné semble aussi disproportionné que ma mouche sodomite et mon F16, mais disons que pour les mouches les plus emmerdantes, il y faut parfois les armes lourdes.

Revenons à notre petite vignette de Plantu.

Qu’y voit-on ? Au premier plan, un juif religieux à la mine bien patibulaire habillé comme un ultra-orthodoxe portant une valise sur laquelle est inscrite « nouvelles colonies ». Ce dernier est également armé. Il est juste derrière un soldat de l’armée israélienne (si on avait encore un doute, il porte une grande étoile de David dessus, ce qui n’est pas le cas des véritables soldats israéliens). Mais on l’aurait compris, Plantu veut signifier quelque chose et il n’y a pas de place au doute ou à l’interprétation. Le soldat est un juif, l’étoile de David vient ici comme un marqueur identitaire. Qu’un grand nombre de soldats de l’armée israélienne ne soient pas juifs importe peu à Plantu, il faut montrer la complicité juive généralisée pour assassiner gaiement des Palestiniens.

Le religieux enjoint le soldat de « faire plus vite » car il voudrait hâter son installation.

Mais quelle est donc cette tâche urgente à finir au plus vite ? Hé bien tirer sur les Palestiniens innocents, représentés ici par des petits corps en second plan, des têtes qui dépassent, des cadavres ainsi qu’un petit lance-pierre, symbole de la faiblesse palestinienne face à l’artillerie israélienne. Le soldat au sourire mauvais ne balance pas une bombe, non, il vise bien chacun des enfants palestiniens qu’il liquide, pour bien jouir de son méfait et les voir mourir. C’est bien connu, le soldat juif pardon israélien est cruel. Au dernier plan, un minaret où des combattants palestiniens tentent de se « défendre » malgré les hélicoptères israéliens au-dessus de leurs têtes.

Le problème de cette image, c’est qu’elle est une image impossible. En effet, la figure du juif religieux est ce que Daniel Arasse appelle une image syncrétique. Je m’explique : Les vêtements des groupes religieux en Israël sont très codifiés et si on ne peu demander à un Européen de saisir les nuances entre les différentes tailles de redingotes, la hauteur des streimels et la place de la ceinture, il y a tout de même une partition très claire entre les harédim, vêtus de noir comme le juif de l’image de Plantu, et ceux des  plus extrémistes parmi les hardalim, ces ultra-orthodoxes sionistes prônant la colonisation sauvage dont sont sans doute membres les incendiaires fous de Douma, vêtus d’une calotte tricotée, avec des papillotes non soignées, des vêtements amples par-dessus lesquels le tsistit, la frange rituelle, est souvent visible.

Les premiers sont hostiles à l’Etat d’Israël, ne porteraient jamais d’armes pour des raisons religieuses, ne font pas l’armée et la considèrent d’ailleurs comme une armée pècheresse et laïque. Ce sont eux qui manifestent contre la conscription obligatoire et pour le droit de rester étudier la Tora dans les yeshivot. Les seconds, tout en se définissant comme les vrais sionistes, sont également hostiles à l’Etat d’Israël et à son armée, mais pour d’autres raisons. Ils accusent Israël d’avoir trahi la loi juive en étant dirigée par les principes démocratiques et non les principes bibliques, accusent l’armée de les avoir trahi pour le retrait unilatéral de Gaza. Qui se souvient en France des images terribles de soldats chassant les colons de chez eux en détruisant leurs maisons ? La fracture entre ces deux types de populations est encore vivace.

La complicité dans le crime présentée par Plantu est donc impossible, impensable.

Mon hypothèse est que Plantu a combiné inconsciemment deux images théoriquement insuperposables et que le résultat est cet hybride absurde issu de l’imaginaire antisémite : 1) la figure du meurtrier de la Gay Pride, membre des Neture Karta, secte violemment antisioniste, pro-iranienne et pro palestinienne pour des raisons théologiques, et 2) les figures imaginées des meurtriers de Douma, sans doute des jeunes des collines. En voulant créer la figure du coupable éternel, Plantu n’a réussi qu’à étaler au grand jour sa méconnaissance du conflit et des réalités de terrains. Tout cela pour servir une idéologie claire : les juifs religieux israéliens doivent être tous coupables de nettoyage ethnique.

Ce que cette image ne montre pas, car c’est en hors champs, c’est un Plantu, joyeux, dansant sur les cadavres de Shira Banki et d’Ali Dawabashe en chantant : « Chic ! Chic ! Ce sont les juifs qui ont fait ça ! Ça va me faire un super dessin. »

 

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