Penser les Français de l’étranger comme une chance pour la France

Dov Maïmon

DOV MAÏMON

Célébrer le 14 juillet à Tel Aviv – une occasion de célébrer la double appartenance culturelle et nationale sur un mode festif et joyeux. Lundi soir à l’ambassade de France, les Franco-israéliens et les expats ont chanté en chœur à la fois la Marseillaise et l’Hatikva.

Les démographes s’accordent à dire que 2.5 millions de Français sont établis à l’étranger et ce mouvement va en s’accélérant ces dernières années pour des raisons liées aux opportunités professionnelles qu’offre la mondialisation. On qualifie d’ordinaire ce mouvement de fuite des cerveaux et on considère naturellement que chaque Français qui quitte la France est une perte pour la France.

La question qui se pose n’est donc pas de savoir si on aurait préféré voir ces forces vives rester en France – car cela aurait été bien entendu l’idéal des dirigeants politiques – mais de réfléchir, si ce mouvement ne pourrait pas se transformer a posteriori en une opportunité pour le rayonnement culturel et le développement économique de la France dans le monde.


 

Le précédent israélien

J’ai eu la chance, il y a quelques années, de participer à une large réflexion du gouvernement israélien visant à renforcer les relations de l’état hébreu avec ses ressortissants vivant à l’Etranger et à repenser ses relations avec les communautés juives du monde entier. Le plan d’action que nous avons établi et qui a été largement budgété pour les cinq prochaines années employait l’expression « changement de paradigme » pour décrire cette nouvelle façon de considérer les flux migratoires. Au lieu de voir ces départs comme une perte sèche, il s’agissait de réfléchir à un nouveau modèle conceptuel pour tirer profit de cette dispersion inévitable. Les israéliens ont mis en place des programmes extrêmement concrets pour réussir cet objectif.

Peut-on s’inspirer de ce précédent pour transformer la Diaspora française – si on peut inventer pour l’occasion ce néologisme nourri à l’évidence d’identités transculturelles – en une ressource stratégique de premier ordre ? Les situations sont différentes et bien entendu rien n’est directement transposable. Ce qu’on peut déjà dire c’est que cela demandera un exercice de concertation qui pourrait prendre la forme de l’effort de facilitation des associations francophones d’Israël qu’a entamé récemment l’ambassadeur de France en Israël, Patrick Maisonnave, et dont la lettre du CRIF s’est fait l’écho. Ma modeste contribution sera dans un premier temps de partager ici avec vous les résultats de l’effort de conceptualisation israélien dans ce domaine. Je citerai notamment cinq initiatives faciles à mettre en place :

  • newsletter hebdomadaire d’information diffusée à tous les ressortissants établis à l’étranger décrivant les initiatives innovantes et opportunités économiques et culturelles en métropole ;
  • programmes d’enseignement de la langue nationale pour que les enfants des expatriés conservent une connaissance et un accès avec la culture ancestrale ;
  • séjours éducatifs et programmes d’échange en métropole (en période de vacances comme en période scolaires et universitaires), éventuellement subventionnés, pour les enfants d’expatriés;
  • soutien aux associations qui aident à conserver le lien social entre les expatriés ;
  • centralisation des efforts de diffusion via les « instituts français » déjà en place. Rappelons à ce propos que les Chinois ont ouvert en dix ans 480 centres Confucius sur les six continents.

 

Marseillaise et Hatikva

Regardant le calendrier et l’invitation officielle de l’Ambassadeur de France en Israël à venir célébrer le début de la Révolution française dans sa résidence de Jaffa, j’ai pensé que ce jour de 14 Juillet était peut-être le moment opportun de faire mon coming-out contre le repli identitaire très en vogue ces derniers temps et de célébrer la diversité, la trans-culturalité, la dispersion géographique et plus généralement la différence. Le fait qu’à la résidence de l’avenue de Toulouse, les Franco-israéliens et les expats chantent en chœur à la fois la Marseillaise et l’Hatikva me dit que cette idée d’identité transnationale pourrait peut-être être perçue autrement que comme schizophrénique et antipatriotique. Ce nouveau quant à soi – et l’articulation intellectuelle qui l’accompagne — pourrait permettre à tous ceux qui se sentent avoir à la fois un pied ici et un pied là-bas de célébrer cette double appartenance sur un mode festif, sain et enrichissant. La date du 14 juillet s’y prête : d’une part, elle rappelle les valeurs essentielles qui ont nourri notre vision du monde. Et d’autre part, elle est pour moi et des milliers d’autres la date symbolique où je célèbre ma gratitude infinie envers la France qui m’a vu naître et m’a donné la chance de devenir ce que je suis aujourd’hui. Malgré 36 ans en Israël et un engagement indéfectible envers ma patrie d’adoption, la France reste un ancrage d’inspiration civilisationnelle essentiel à mon être au monde et à ma façon d’appréhender la réalité.


 

Articuler un récit narratif cohérent

Est-il possible de vivre la transnationalité sur un mode autre que celui de la confrontation. Je crois que cela est non seulement possible mais tout à fait souhaitable pour tous les partis en présence, voire même pour les autres. Pour aller très vite et le dire rapidement, je dirais que dans l’impossibilité d’articuler un récit méta-narratif qui englobe les différentes identités, l’immigration se solde par un carambolage entre les identités exclusives et se traduit souvent dans la seconde génération par une crise identitaire source de pathologies malheureuses. Cela est certainement vrai pour nombre de maghrébins en France, et cela se retrouve également dans une moindre mesure parmi les olim français en Israël. Le rôle des intellectuels organiques, selon l’expression consacrée d’Antonio Gramsci, est d’articuler le concept et de le transformer en modèle de référence structurant et structurel.



L’Aliyah française et son potentiel pour la France

Plusieurs milliers de français quittent chaque année la France pour Israël. Ce mouvement migratoire s’est intensifié ces dernières années et si en 2012, 1900 personnes ont rejoint l’Etat hébreu, ils étaient 7,000 à passer le pas en 2014 et un nombre encore plus grand est attendu en 2015. Leur venue est motivée par un désir de participer à l’aventure du peuple juif qui revient sur sa terre, par les perspectives de croissance économique d’Israël et par une inquiétude sur le devenir de la communauté juive en France.

Le lien qui les unit à la France est très fort : dans leur immense majorité ils sont nés en France et souhaitent conserver leur identité française qui est consubstantielle à leur vécu et à leur façon de voir le monde. A condition de mettre en place des structures appropriées, ces personnes pourront représenter pour la France une opportunité humaine, technologique, économique et culturelle dans le cadre de la mondialisation qui s’affirme de plus en plus à travers le monde. Par-delà sa pertinence pour les Français d’Israël, le modèle que nous présentons ici pourrait inspirer des initiatives similaires, notamment en Grande Bretagne, en Australie et aux Etats Unis ; pays où des centaines de milliers de français ont aujourd’hui élu un domicile temporaire ou permanent.

Au niveau conceptuel, ce projet s’inscrit dans un changement de perspective, voire un changement de paradigme, par rapport à ce déplacement de populations qu’on aurait bien entendu préférer voir rester en France et contribuer au développement économique et culturel de la France depuis la métropole. A l’instar des Chinois, des Indiens et des Israéliens qui ont pris conscience depuis des années de l’émergence d’identités transnationales, il s’agirait de sortir de la logique qui voit dans les flux migratoires un jeu à somme nulle et de considérer la « diaspora française » – inévitable dans un monde globalisé – comme une ressource stratégique, une chance pour le développement de la compétitivité française et un relai pour le rayonnement culturel de la France à travers le monde. Cette volonté de renforcer le lien avec les Français de l’étranger s’inscrit bien entendu dans le souffle de l’initiative brillante du Président Nicolas Sarkozy de déléguer des représentants des français de l’étranger à l’Assemblée Nationale. Une telle politique d’ouverture de filiales de grandes entreprises françaises en Israël s’inscrirait, quant à elle, dans le cadre de la stratégie du Quai d’Orsay pour la diplomatie économique initiée par Monsieur le Ministre Laurent Fabius.

Dans le contexte de la vague d’Aliyah européenne qui s’annonce, Israël pourrait notamment présenter pour les grandes entreprises françaises des opportunités : accès à des conditions très attractives, à un personnel qualifié et de véritable culture française dans un environnement favorable (ouverture vers les marchés américains et asiatiques, aides à la création d’emploi et incitations fiscales, culture de l’innovation, proximité géographique).


 

Cette chronique se propose d’être un écho en France et sur l’internationale des débats spécifiques qui animent la communauté émergente des français d’Israël. En quelque sorte, une voix – délibérément non exclusive et certainement non représentative – d’une partie des débats qui animent ces dizaines de milliers de français nourris de culture et de sensibilité françaises qui ont fait le choix de « s’expatrier » en Israël.
Certains sont venus « pour mettre fin à deux mille ans d’errance », d’autres par souci de pratiquer plus pleinement leur judaïté et d’autres encore par volonté de participer à l’aventure humaine d’un peuple qui renait de ses cendres et décide de prendre en main son destin. Certains sont des enfants de la République dans l’âme qui aspirent à l’universalisme et d’autres se satisfont de vivre dans un immense ghetto relativement confortable en ne se souciant que moyennement des questions sociétales et environnementales qui interpellent l’humanité dans sa globalité. Dans une certaine mesure, la communauté des français d’Israël est un microcosme de la communauté juive de la métropole.

Dov Maïmon

Dov Maïmon

35 ans en Israël, j'en ai vu des vertes et des pas mûres sur la société Israélienne. Après des années de galères, je me suis recyclé dans le politiquement correct et me suis positionné dans Une posture de celui qui sait tout mais ne dira rien.
Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, on vous met ci-dessous sa bio de couverture.
Pour comprendre combien je n'ai pas totalement perdu mon coté Rock'n'roll, allez faire un tour sur le site du JPPI et découvrez le nouveau plan pour l'aliyah des Juifs de France présenté à Bibi Netanyahu. Comme on dit, ça déménage.
Directeur de recherche au Jewish People Policy Institute (Jérusalem), je suis notamment l’auteur d’une étude portant sur « le judaïsme européen en 2030 », où s’esquissent divers scénarios possibles pour le devenir communautaire.
Ingénieur formé au Technion (Haïfa), diplômé de l’Inséad (Fontainebleau) en management, professeur aux Universités de Ben Gourion (Beer-Shéva) et du Mont Scopus (Jérusalem), je travaille sur les rapports entre histoire, religions et politique.
Je suis membre de la commission interministérielle israélienne sur l'intégration professionnelle des juifs ultraorthodoxes et est notamment l'auteur du plan gouvernemental "la France d'abord" pour faciliter l'intégration des nouveaux immigrants de France en Israël.
Dov Maïmon

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