Personnellement, je n’ai pas besoin que Paris soit Tel-Aviv

Elisabeth Philippe

ELISABETH PHILIPPE


Je ne pensais pas que je deviendrai de ceux qui se perdent dans de longs messages engagés.

Mais il faut se rendre à l’évidence, en 2016, tout le monde a quelque chose à dire, et à défaut de pouvoir stopper le ramassis de conneries qui s’impose à mes yeux quotidiennement pour me tordre le ventre, je m’y résous et vous impose aussi le mien.

Vendredi dernier, au bout de ma rue, deux vies ont été prises. Celle de Alon Bakal, 26 ans et celle de Shimon Rawiri, 30 ans.

Je sais d’eux que je me reconnais dans leur regard, donc que leur mort me touche.
Comme beaucoup, beaucoup d’autres morts m’ont touchées ces dernières années.

Et pourtant, aussi simple que soit le concept du deuil, chaque mort s’accompagne aujourd’hui d’une question.

La mort de QUI?

De Alon Bakal et de Shimon Rawiri.

Oui, mais de QUI?

Et bien, la mort de deux israeliens en terrasse de café à Tel-Aviv.

Ah.

Voilà qui change tout.

Car là, ça devient beaucoup plus compliqué qu’une mort.

Car tu comprends, en Israël, personne ne sait vraiment ce qu’il se passe.

Grosso-merdo, le ciel n’est pas rose pour les palestiniens, et sur ce sujet, y en a qui rigolent pas quand il s’agit de plaider leur cause et d’ouvrir le feu devant des écoles primaires toulousaines pour montrer rationnellement leur soutien (mais non? ça s’est passé ça?).
Alors du coup on ne sait plus trop.

Oui, évidemment il y a le « problème des colonies », et ce qu’il y a de génial avec les gens qui veulent résoudre le « problème des colonies » c’est qu’ils sont généralement de ceux qui ne savent pas trop ce que c’est que « les colonies », mais qui retiennent très bien qu’il y a un « problème » et que ça se passe en Israël, donc que finalement… le problème c’est peut être Israël.

Donc bon, un mort dans un pays où il y a des problèmes, finalement c’est peut être pas le problème des autres pays, vous suivez?

Sauf que ce qui est con, c’est que les autres pays commencent à avoir des problèmes qui ressemblent au pays à problèmes.
En tout cas, j’ai le souvenir d’avoir très récemment pleuré les vies volées de jeunes parisiens dans des circonstances relativement similaires.
Et pourtant il existe un refus international de réagir de la même manière face à ces évènements similaires.

Je dois avouer que ce refus, d’une certaine manière, je le comprends, puisque l’international (dans la dimension de sa population à tout le moins), on l’a dit, ne sait pas comment se positionner face à ces morts.
Au contraire, je suis même plutôt agacée par ce besoin vital que ressentent certains de hurler leur indignation en questionnant pourquoi « Paris n’est pas Tel-Aviv » or whatever.

Personnellement, je n’ai pas besoin que Paris soit Tel-Aviv.

Je rêve d’une chose, c’est que la volonté de Marc Zuckerberg de mettre ou de ne pas mettre un filtre de drapeau ne soit pas notre seul rempart de lutte contre les heures sombres que nous vivons, pour que nous, civils, cessions de nous sentir démunis et impuissants en son absence.

Pour que nous puissions simplement pleurer nos morts.

Pour que nous puissions prendre conscience que les temps changent, et qu’aujourd’hui, toute personne peut avoir intérêt à apprendre à faire un garrot ou à se défendre ou se protéger. Pour que civil ne rime plus de fait avec victime.

Pour sortir de cette spirale déguelasse de défense maladroite de la légitimité de l’existence de l’Etat d’Israël sans plus trop savoir comment on en est arrivé là.

Pour, oserais-je le dire?, réapprendre à parler pour sauver ceux que l’irrationnel anime et retrouver le chemin de la paix avec ceux aux revendications légitimes.

Elisabeth Philippe

Elisabeth Philippe

Il parait que "qui vivra verra". Moi, j'ai surtout retenu Goldman ajouter "et moi je vivrai vous verrez". Depuis, je fais de mon mieux.
Elisabeth Philippe

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