Sarah Dray

Peuple d’Israël sur le sol français, j’ai une question pour vous. Vous avez kiffé le boulou de vos mamans? Oui? Super, parce que moi le boulou je l’ai dé-chi-ré ! par contre avant de vous l’enfiler, on se demandait ici ce qui pouvait bien passer par vos têtes hors prières ou par la tete de votre voisine de pardon, en clair voilà ce que ça a donné : est-ce que ce Kippour était différent des autres Kippour ? Est-ce que les gens ont eu plus peur ? Moins peur ? Ont-ils autant fréquenté les synagogues ? Sans bénéficier du don d’ubiquité, il est difficile de répondre à cette question et de prendre le pouls de toute une communauté quand on se trouve à un seul endroit.

J’ai donc décidé de vous raconter ce qu’il en était chez moi, à Bordeaux. Vendredi soir, je me rends, comme d’habitude, à la synagogue, après une course effrénée contre le temps pour finir de manger à l’heure. Pour ma part, j’avoue que je ne me pose pas trop de questions, c’est vrai ça quand on pense au fait que notre estomac sera privé de toute substance chimique et surtout de Koh Lanta ca nous fait oublier bien des choses… bon ok c’est vrai que sur la route, je me suis quand même souvenu que c’est le premier kippour après :

  • Que l’EI ait menacé toute l’Europe de l’ouest (et on sait bien que les juifs sont en première ligne)
  • Qu’on ait crié « mort aux juifs » dans les rues de paris
  • Qu’un mec ait été assassiné en Algérie au seul motif qu’il était non musulman et français

Oh ça va ! D’un côté on a les descendants d’Highlander et de l’autre les syndic du Hamas. Ou j’en étais? Ah oui, en arrivant, au coin de la rue, on est arrêté avec ma sœur : « PLAN VIGIPIRATE ». Super mais nous on a un date avec le big boss et vu le nombre de choses sur lesquelles on doit s’excuser, on parlera de capitaine crochet une autre fois… On nous laisse passer après qu’on ait décliné notre identité.

A l’intérieur, on murmure que certains parisiens auraient changé de synagogue pour ne pas se retrouver dans certains quartiers un peu plus à risque. Le soir, une fois la fête finie, j’apprendrai sur les réseaux sociaux, avec une certaine interrogation, que certaines synagogues n’étaient pas gardées le jour de Kippour. Bizarre…surement un complot sioniste. 

Afin de savoir si cette année la menace est effectivement plus grande que les années précédentes, je m’entretiens avec un jeune de la sécurité (du SPCJ). Il me dit que le risque est déjà assez présent depuis plusieurs années et qu’il n’a pas vraiment changé depuis l’année dernière. Il augmente peut-être un tout petit peu chaque année, mais pas plus cette année que les autres. Eux sont prêts, ils sont nombreux et ont un dispositif bien ficelé. Des énergumènes qui passent ne peuvent pas grand-chose contre la synagogue. Le seul risque est si quelqu’un avait préparé son coup. Mais lui pense qu’il interviendrait plutôt le reste de l’année, où le dispositif est beaucoup moins impressionnant et dissuasif.

Une autre personne de la sécurité me dira, à la fin de la fête, que cette année-là le dispositif a été upgradé, qu’il est beaucoup plus solide que d’habitude.

Pas de menaces sérieuses peut-être, mais en sortant de l’office de Kol Nidré, on croise une bande de 4 ou 5 arabes qui nous regarde sortir de la rue de la synagogue comme si nous étions des singes en cage. J’entends l’un d’eux dire : « regarde ces juifs, ces terroristes ». Même si je n’ai pas peur, c’est quand même choquant d’entendre ça.

Le lendemain, je me rends à la synagogue en milieu d’après-midi. Cette fois-ci, c’est une fille que je connais qui garde la rue, donc je n’ai aucun problème pour pénétrer dans le périmètre de sécurité.

Comme la veille, je n’ai pas vraiment peur. Pour moi, on est plus en sécurité dans la synagogue gardée que seul dans la rue. On est à l’abri gardés par des jeunes entrainés et qui savent ceux qu’ils font. On ne le sait pas, mais ils sont sans arrêt insultés et menacés. Ils ont beaucoup de mérite. Souvent, je pense à eux, et aux risques qu’ils encourent pour nous protéger.

A l’intérieur de la synagogue, la fréquentation est sensiblement la même que les autres années. Les rangs sont plutôt pleins et le brouhaha au moment de la Néila est au rendez-vous.

Ceci dit, pour la première fois, ma tante me pose une question qui me déconcerte. Elle qui n’est pas vraiment pratiquante et qu’on pourrait appeler une juive de Kippour me demande où j’irais si je devais quitter la France : en Israël ou aux Etats-Unis. Si elle-même se pose cette question c’est donc que c’est vrai : tous les juifs sont touchés par ce climat de tension et songent à une échappatoire. Même si parfois on se voile la face, c’est une réalité.

En sortant, je fais comme on nous a toujours dit, je pars le plus vite possible avec ma famille afin de pas rester trop longtemps dans la cohue avec la foule. En rentrant chez moi, j’allume mon téléphone afin de me reconnecter au monde et de vérifier que partout en France, comme chez nous, les juifs ont passés un Kippour plutôt calme. Rendez-vous donc l’année prochaine… même jour, même punition.

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