Vingt-quatre minutes de la vie d’une femme à Jérusalem

Noya

NOYA

Je ne suis même pas réveillée que le soleil me nargue. Allez, viens ! Regarde comme je brille alors qu’il est même pas dix heures du matin ! Franchement, t’en as pas marre de rester cloîtrée ?

 

Ça va faire trois jours que je ne suis pas sortie de chez moi. Je n’y peux rien mais j’ai peur. J’habite à Jérusalem, la ville la plus touchée par les attaques terroristes de nos chers amis excités du couteau qui sèment la mort et la terreur comme le Petit Poucet semait ses cailloux. Et même si tout le monde dit qu’il ne faut pas se laisser intimider, que c’est en vivant comme d’habitude qu’on sera plus forts qu’eux, je n’y peux rien mais j’ai peur. Je n’ose pas m’aventurer dehors. Mais d’un autre côté, j’étouffe. J’ai envie d’être dehors, de pouvoir marcher un peu, de respirer. Et puis j’ai des courses à faire. Et si j’essayais aujourd’hui ? Est-ce que j’en suis capable ? Juste trois petites courses dans mon quartier…

 

Sortira, sortira pas ? Sortira, sortira pas ? Sortira, sortira pas ? Sortira, sortira pas ?

 

Allez, je me décide. Je traîne chez moi, je mets dix ans à faire chaque chose en me disant que si je me meurs tout à l’heure, il faut bien que je profite de tout une dernière fois. Je reste un quart d’heure sous la douche. Je me fais un super petit-dèj (à 13 heures, oui, oui). Je me prépare soigneusement. Je mets du rouge à lèvres. Je prends un peu de recul et je me trouve complètement débile. Je transvase tout mon sac à main dans mon sac à dos. J’ai lu sur Internet que si un mec arrive par derrière, ce sera un peu plus compliqué pour lui de me poignarder. Et s’il arrive par devant ? Bah ça m’apprendra à croire les conneries qu’on lit sur Internet.

Allez, il faut se bouger là. Il est 14h09, j’ai passé ma matinée à hésiter et à imaginer les pires catastrophes dans ma tête. Il est temps de sortir.

 

14h10 : Ma psychose et moi, on met notre sac à dos et on sort. Grand soleil mais pas grand monde dans la rue. Tout le monde se terre. A moins que ce soit juste pas l’heure de pointe, me direz-vous, il faut vraiment que j’arrête de dramatiser.

 

14h11 : J’ai l’impression d’être dans un jeu vidéo (la musique entêtante en moins). Je scrute partout autour de moi, devant, derrière, à gauche, à droite. Ma tête et mon cou dansent la Macarena. Chaque passant que je croise est passé au scanner de mon regard, certes pas laser, mais hyper affûté.  

 

14h12 : Faut dire que j’ai toujours eu une tendance à la parano très développée.

 

14h13 : Par où je passe ? La grande artère ou les petites rues ? Grande artère. S’il m’arrive le moindre truc, il y a des voitures qui passent et des gens qui m’entendront crier.

 

14h14 : Une voiture me laisse passer. Je traverse devant elle en me disant que si ça se trouve elle va me foncer dedans. Mais non.

 

14h15 : Je crois que je n’ai jamais marché aussi vite de toute ma vie.

 

14h16 : Il y a quelqu’un derrière moi. Je me sens pas bien.

 

14h17 : Je me retourne. C’est une religieuse. Elle me sourit gentiment.

 

14h18 : Arrivée au magasin. Mon rythme cardiaque fait une pause bien méritée. Je fais mes emplettes et je passe en caisse en deux minutes chrono. Ça me change du classique quart d’heure de queue à me battre pour garder ma place. Ça fait bizarre.

 

14h24 : Chemin du retour, c’est parti. Je fais des petits exercices de respiration. Tout va bien, il ne va rien m’arriver.

 

14h25 : N’empêche que s’il m’arrivait quelque chose, ça me ferait bien suer. J’ai des projets en cours que je veux voir se réaliser, je n’ai pas dit à Machin que je l’aime encore, j’ai laissé la musique tourner à la maison, je n’ai pas dit à Bidule que c’est un gros enfoiré de m’avoir posé deux lapins, je n’ai pas revu mon père depuis juillet, je n’ai pas dit à Truc que je suis désolée de l’avoir insulté et que je ne pensais pas ce que j’ai dit, je n’ai que 32 ans, je veux voir mes petits cousins et le fils de ma meilleure amie grandir (et moi aussi je veux être maman puisqu’on en parle), j’ai encore plein de choses à faire, à dire, à écrire, à voir, à vouloir. Ce serait trop bête un Game Over maintenant.

 

14h26 : J’ai croisé un mec qui parlait en arabe. Il était au téléphone, il m’a même pas regardée. Paranoïa, encore et toujours.

 

14h27 : Si je réussis à rentrer chez moi, je vais avoir besoin d’une minerve, mon cou est en feu à force de faire la girouette.

 

14h28 : Je suis dans ma rue. Numéro 130, j’habite au numéro 108. Courage, dernière ligne droite.

 

14h29 : Derrière moi il y a un mec qui tient un truc dans la main. Le truc est long et reflète le soleil. Oh non, c’est une lame de couteau ou quoi ? Je vais mourir de peur.

 

14h30 : C’est une feuille de papier. Je me foutrais des claques par moments.

 

14h31 : J’ai l’impression d’être dans Hunger Games. Sauf que je suis pas Jennifer Lawrence, que j’ai pas d’arc – et que de toute manière je vise super mal.

 

14h32 : Numéro 112. Bientôt chez moi.

 

14h33 : Mon immeuble. Ce n’est pas un rêve.

 

14h34 : je suis chez moi. CHEZ MOI. Chez moi et en vie.

 

J’ai l’impression d’avoir couru un marathon, d’avoir réalisé un acte héroïque, d’avoir bravé la mort, d’avoir échappé à un immense danger. Mais non. Je suis juste sortie de chez moi moins d’une demi-heure. Ça a l’air de rien, vu de loin, vu comme ça. Et pourtant, moi j’ai le sentiment d’avoir accompli un exploit.

Noya

Noya

Avant, j'étais parisienne et je m'appelais Laëtitia, mais ça, c'était avant. Si je viens vivre en Israël, ce n'est pas pour le jus de mangue et la limonana, c'est parce que mon coeur et ma tête me le dictent. Et pour une fois que ces deux-là sont d'accord, je ne pouvais décemment pas laisser passer l'occasion.
Noya

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