Waze versus Mahmoud

Sara Cohen

SARA COHEN

Il y a quelques semaines je travaillais en tant que « régisseuse »/ »runneuse »/chauffeur sur le tournage d’un film français tourné dans le nord d’Israel, près de Haifa. 

Mon boulot était simple : le matin, aller chercher les actrices et les emmener sur le tournage. Le soir, les ramener chez elles. Entre, courir de partout pour aller chercher les éclairages qui manquent et d’autres trucs complètement inutiles mais qui servent tout de même à sauver la face du monde.
Nous sommes un lundi, il est 17h30 , il fait déjà nuit et je dois aller chercher dans un magasin des cartouches d’imprimantes.


 Le magasin, situé à 15min en voiture de notre lieu de tournage, fermé à 19h. 

Je n’ai pas de GPS, je n’ai pas d’application qui fait GPS, je n’ai pas mes lunettes car je les ai oublié (seulement celles de soleil qui sont à ma vue) je n’ai pas d’application qui fait lunettes. Je ne connais pas le chemin, et le régisseur avant de m’envoyer en mission me dit : « Putain Sara on est dans la merde faut absolument qu’on imprime des contrats pour les figurants ce soir sinon on…. » .Je ne me souviens plus de la suite, je suis restée bloquée sur les mots « putain » « absolument » « contrats ».
Avant de prendre la route vers le néant, je me rends sur google maps afin d’écrire mon itinéraire et prends en photo la carte. Le chemin n’avait pas l’air si compliqué que ça, le magasin étant sur l’avenue principale de la ville. J’avais 1h15 devant moi, ce qui me laissait une marge d’environ 45 minutes au cas où je me perdais. J’étais confiante, innocente…
Feuille de route en main, lunettes de soleil sur le pif je file en voiture accomplir cette mission. 
Dix minutes plus tard je suis perdue, mais « c’est pas grave » me dis-je, vu qu’il me reste encore beaucoup de temps pour arriver à destination. 
Je m’arrête dans une station service pour demander mon chemin. Erreur de ma vie. La fille qui y travaille me dit que je dois faire demi tour, je dois reprendre le tunnel (ce qui m’a coûté la modique somme de 10 ILS) pour retourner sur mes pas. Je la crois. Erreur de ma vie.


Je suis ses indications et redemande mon chemin à un automobiliste à la sortie du tunnel.

Lui :  « t’as pas WAZE ? » (application inventée par les israéliens, vendue plus d’un milliard de dollars à Apple, qui fait GPS tout en tenant compte de la circulation en temps réel. Il est donc logique que tout les israéliens la possèdent et en font l’application de leur vie du genre : « et t’aurais pas des pansements sur toi ? Je viens de me couper avec cette feuille de papier. » « Non j’en ai pas mais j’ai WAZE !« ) .Bref, après lui avoir répondu que « non je n’avais pas WAZE et je vis très bien sans » il m’indique que je suis dans la mauvaise direction et que je dois prendre le tunnel. Je lui dis que la nana de la station service vient de me dire le contraire. Il me regarde l’air de « Tu crois qui, elle ou moi ?« .
Ni une ni deux, je passe la première, fais demi-tour, repasse le tunnel…enfin non…parce que le tunnel je le retrouve plus. Je m’engage sur une route qui monte, monte, monte, personne dans la rue, pas d’indication, j’appelle le régisseur et lui demande le téléphone du magasin pour qu’un des mecs qui y travaille m’indique le chemin. Mes nerfs montent, montent, montent et je tombe sur Mahmoud, qui me répond au téléphone avec une pointe d’accent arabe et une voix assez haut perchée.
Folle de rage (pas contre lui mais fallait que ça sorte) et les sanglots dans la gorge, je lui dis que je suis complètement paumée, que personne ne m’indique le bon chemin, que j’ai des envies de meurtre, que si je n’arrive pas à temps pour les cartouches je vais me faire virer, je vais rater ma vie. 
Ce à quoi Mahmoud me répond en riant : « Calme toi motek (chérie) calme toi ! Mais dis moi, tu es française ? » Ce à quoi je lui réponds : « A ton avis ? Avec ce putain d’accent qui me colle ?!« 

Mahmoud décidément en grande forme, appelle tous ses collègues et met le haut-parleur. Il me dit de lui décrire la route et de demander à la première personne que je vois, de me préciser où je suis exactement. Je lui dis qu’il n’y a personne dans ce bled et que la route ne cesse de monter. Il comprend que je suis sur la bonne route, sauf que c’est celle de CHRA, celle qui fait le tour de tous les bleds. J’entends un des ses camarades émettre un son qui évoquait un certain : « Ouhhhhhhh elle arrivera sûrement dans deux semaines à cette allure ». 

                                Illustration, Sarah Vieille (la plus belle)

Le destin aidant, je sens que je m’approche d’un centre ville. Mahmoud ne cesse de me répéter « demande à quelqu’un« .
J’approche d’une sortie de supermarché et demande de l’aide à un homme debout, un sac plastique à la main. Mon approche était celle-là : « Je vous en supplie je suis paumée, j’ai quelqu’un au téléphone qui peut m’aider mais moi je peux pas l’aider à m’aider alors si vous pouvez l’aider à m’aider ça serait génial« . Mahmoud mort de rire.
Moi aussi parce que je pète un câble. Mon interlocuteur est quant à lui inutile, parce que bourré. Mahmoud me dit « casse toi et demande à un autre« .

Quelques mètres plus loin, un homme charge sa voiture de courses, même approche, il saisit mon portable et parle avec Mahmoud. Avant de lui dire où je me trouve, je l’entends dire : « Oui elle a l’air un peu… » .
Un peu quoi ? Paniquée ? Perdue ? Folle ? Psychopathe ? En vérité les quatre étaient plausibles, car ma tignasse de sauvageonne et mes lunettes de soleil au nez alors qu’il faisait nuit, ne m’aidaient en rien dans ma quête. L’homme raccroche, me redonne le téléphone et commence sa phrase par un « Takshivi ! » (écoute!) sec, dur, effrayant et russe.
Il m’indique encore mieux que n’importe quelle carte le chemin à trois reprises et me dit de rappeler Mahmoud quand j’arrive au niveau de l’université. 

Je le remercie et suis tellement rassurée qu’en partant je lui lance un « neshikot » (bisous). 
Chemin parfaitement indiqué, je rappelle Mahmoud, qui me félicite, continue à m’indiquer la route et me demande entre deux feux rouges si je parle avec un kit mains libres.
Je lui dis que non, mais que je suis extrêmement prudente et une très bonne conductrice. Je le remercie de prendre le temps de m’aider et lui demande si je ne le mets pas en retard pour un dîner romantique avec sa copine.
Erreur de ma vie. Mahmoud me dit que c’est un plaisir de m’aider, que non il n’est pas attendu et qu’il serait ravi de m’emmener prendre un verre. « Oh c’est gentil de ta part mais je dois retourner illico presto sur le tournage après donc non« . Il me fait la blague du siècle en me disant qu’on peut passer notre date au téléphone jusqu’à ce que j’arrive à la boutique.

Miraculeusement je vois pour la première fois depuis une heure, le panneau qui indique la ville (dont je ne me souviens même plus du nom !). Je pousse un cri de déglingo de la tête, lui aussi, ses collègues aussi, et j’arrive enfin au magasin. Par le manque de visibilité, moi la super conductrice, je manque de défoncer la chaîne qui empêche l’accès au parking, mais Mahmoud m’accueille devant ma voiture, 17 ans à tout casser, mignon comme tout et très curieux de voir qui j’étais ! En trente secondes j’avais les cartouches dans ma voiture, un de ses collègues m’explique 4 fois le chemin du retour, que je trouve facilement.
Suis de retour en 13 minutes chrono sur lieu de tournage et reviens comme une superwoman cartouches à la main, mission accomplie, tête haute. 

Seul Mahmoud, ses copains, le bourré, le russe et moi-même savons ce qui s’est réellement passé ce soir là. 

Sans Mahmoud je ne serais pas là, virée, je me serais sans doute retrouvée à dormir sous un pont, à me nourrir de miettes de felafel volées aux mouettes imaginaires de Tel Aviv….
Mahmoud, si tu me lis, je t’aime



Sara Cohen

Sara Cohen

Pourrais tuer pour :
Des olives, de la crème de marron, n'importe quel type de pizzas et de pâtes (al dente), si on fait du bruit en mangeant, si on parle pendant les pubs au cinéma, si on ose critiquer Steevie Wonder, si on touche à mon vélo et si on est intolérant.
Sara Cohen

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